Petite trilogie de la mort | Espace Nord

Petite trilogie de la mort

Édition 2012
Première édition 1890 et 1891
Genre Romans et récits
ISBN 9782930646121
N° Espace Nord 294
Pages 304
  • Version papier
  •   Broché, 12 x 18,5 cm
  • 9,00 €

Dans la salle d’un vieux château, un vieillard aveugle, entouré de sa famille, devine à des signes imperceptibles l’approche de la mort qui va frapper sa fille. Isolé par sa cécité, l’aïeul a gardé intacte son intuition. Il est le seul à pouvoir interpréter le bruissement des arbres, le silence des oiseaux et des cygnes, l’entrée du froid dans la salle. Plongé dans les ténèbres, il communique avec l’inconnu.

L’Intruse, drame en un acte publié en 1890, forme, avec Les Aveugles et Les Sept Princesses (1891), la première partie de ce que Maeterlinck appelait sa « petite trilogie de la mort ». On trouvera ici la première édition critique de cet ensemble qui fit date dans l’histoire théâtrale.

L'Intruse

Une salle assez sombre en un vieux château. Une porte à droite, une porte à gauche et une petite porte masquée, dans un angle. Au fond, des fenêtres à vitraux où domine le vert, et une porte vitrée s’ouvrant sur une terrasse. Une grande horloge flamande en un coin. Une lampe allumée.

Les trois Filles. – venez ici, grand-père, asseyez- vous sous la lampe.
L’aïeul. – il me semble qu’il ne fait pas très clair ici.
Le père. – allons-nous sur la terrasse, ou restons-nous dans cette chambre?
L’oncle. – ne vaudrait-il pas mieux rester ici? il a plu toute la semaine et ces nuits sont humides et froides.
La Fille aînée. – il y a des étoiles cependant.
L’oncle. – Oh! les étoiles, ça ne prouve rien.
L’aïeul. – il vaut mieux rester ici, on ne sait pas ce qui peut arriver.
Le père. – il ne faut plus avoir d’inquiétudes. il n’y a plus de danger, elle est sauvée...
L’aïeul. – Je crois qu’elle ne va pas bien...
Le père. – pourquoi dites-vous cela?
L’aïeul. – J’ai entendu sa voix.
Le père. – Mais puisque les médecins affirment que nous pouvons être tranquilles...
L’oncle. – vous savez bien que votre beau-père aime à nous inquiéter inutilement.
L’aïeul. – Je n’y vois pas comme vous autres. L’oncLe. – il faut vous en rapporter alors à nous autres, qui voyons. elle avait très bonne mine cette après-midi. elle dort profondément maintenant, et nous n’allons pas empoisonner inutilement la première bonne soirée que le hasard nous donne... il me semble que nous avons le droit de nous reposer, et même de rire un peu, sans avoir peur, ce soir.
Le père. – c’est vrai, c’est la première fois que je me sens chez moi, au milieu des miens, depuis cet accouchement terrible.
L’oncle. – une fois que la maladie est entrée dans une maison, on dirait qu’il y a un étranger dans la famille.
Le père. – Mais alors, on voit aussi qu’en dehors de la famille, il ne faut compter sur personne.
L’oncle. – vous avez bien raison.
L’aïeul. – pourquoi n’ai-je pu voir ma pauvre fille aujourd’hui?
L’oncle. – vous savez bien que le médecin l’a défendu.
L’aïeul. – Je ne sais pas ce qu’il faut que je pense...
L’oncle. – il est inutile de vous inquiéter.
L’aïeul (indiquant la porte à gauche). – elle ne peut pas nous entendre?
Le père. – nous ne parlerons pas trop haut; d’ailleurs la porte est très épaisse, et puis la sœur de charité est avec elle, et nous avertirait si nous faisions trop de bruit.
L’aïeul (indiquant la porte à droite). – il ne peut pas nous entendre?
Le père. – non, non.
L’aïeul. – il dort?
Le père. – Je suppose que oui.
L’aïeul. – il faudrait aller voir.
L’oncLe. – il m’inquiéterait plus que votre femme, ce petit. voilà plusieurs semaines qu’il est né, et il a remué à peine; il n’a pas poussé un seul cri jusqu’ici; on dirait un enfant de cire.
L’aïeul. – Je crois qu’il sera sourd, et peut-être muet... voilà ce que c’est que les mariages consanguins...
(Silence réprobateur.)
Le père. – Je lui en veux presque du mal qu’il a fait à sa mère.
L’oncle. – il faut être raisonnable; ce n’est pas sa faute au pauvre petit. – il est tout seul dans cette chambre?
Le père. – Oui, le médecin ne veut plus qu’il reste dans la chambre de sa mère.
L’oncle. – Mais la nourrice est avec lui?
Le père. – non, elle est allée se reposer un moment; elle l’a bien gagné depuis ces jours derniers. – ursule, va voir un peu s’il dort.

[…]

POSTFACE
de Christian Libens

Trois lettres à une jeune romancière

Un roman «historique», «régionaliste», «sentimental», «féminin»... Sans doute, mais encore? Au caricatural jeu des familles en littérature, La Rose et le Rosier collectionne les étiquettes l’associant à tous ces genres. En effet, le récit ne se déroule-t-il pas principalement en Ardenne liégeoise sous Napoléon, et ne s’agit-il pas d’une histoire d’amour racontée par une femme? Pourtant, réduite ainsi, l’œuvre est occultée sous ces marques simplificatrices qui renvoient à des classifications plus adaptées aux matières scientifiques qu’aux créations artistiques. D’ailleurs, à cette aune, chaque œuvre romanesque n’est-elle pas, d’une façon ou d’une autre, un roman de genre ? Roman « historique », Les Trois Mousquetaires de Dumas; roman «régionaliste», le Regain de Giono ; roman « sentimental », Le Grand Meaulnes d’Alain-Fournier; roman «féminin», Le Blé en herbe de Colette... Peut-être après tout n’y a-t-il que des romans «réussis» et d’autres qui le sont moins? Mais, à notre tour, gardons-nous d’ajouter des étiquettes! Il en est une que nous voudrions décoller avec d’autant plus de soin qu’aujourd’hui elle est le plus souvent lue comme un synonyme de «littérature médiocre fabriquée localement»... Quelle imprudente généralisation! Ainsi, l’œuvre d’une Marie Gevers, dont le cadre habituel se réduit à un bout de paysage flamand, appartient bien au «roman régionaliste», mais il est tout aussi manifeste que ses thèmes touchent fondamentalement à l’universel de la condition humaine, au tréfonds de l’homme nu cher à Simenon, qu’il soit d’Outremeuse, de Missembourg ou de Manhattan – et que son lecteur d’ici et de maintenant habite désormais un monde globalisé n’y change rien.

Marie Gevers et Nelly Kristink, le roman et les racines, La Rose et le rosier... Trois lettres inédites d’écrivains reconnus (tous membres de l’Académie royale de Langue et de Littérature françaises de Belgique) seront ici les balises de notre lecture-découverte, trois lettres adressées jadis à l’institutrice ardennaise (et que celle-ci avait confiées à notre garde), trois lettres qui nous éclairent sur la genèse et la vie d’une œuvre littéraire parmi les plus méconnues.

« Le temps semble venu... »

«Le temps semble venu, pour moi, de remuer ces choses anciennes. » Telle est la première phrase de La Rose et le rosier, roman entièrement rédigé « en Je ». François, le narrateur, se remémore sa jeunesse, ses années d’apprentissage du dur métier d’homme. Son récit factuel se double d’une auto- analyse initiée par un rêve récurrent. Dans une scène semblable à L’Orage de Giorgione, François devient à chaque fois ce soldat qui veille et qui, dans l’ombre, protège la femme et l’enfant... Ce rôle protecteur engendre chez le rêveur un « bref instant de bonheur » qu’aussitôt « l’état de veille vient détruire» (p. 12).

Plus d’une fois tenté par le suicide (« La mort m’est familière, [...] en [elle], plus d’hésitations ni de combats, de chutes ni d’expectatives. [...] Quelle tranquillité!» p. 12), François finit toutefois par se persuader que «vivre est le premier des devoirs». Et comment mieux rendre vie à ses chers fantômes des jours enfuis qu’en les racontant ? « Peut-être, en retraçant notre vie depuis ses débuts, à l’époque où nous avions le cœur pur, réussirai-je à retrouver cette chaleur et cette lumière...» (p. 11-12) Une chaleur qui, pour le jeune orphelin, est celle de l’enfance entre une femme aimante et une fillette aimée ; une lumière qui est celle des feux d’une pleine nature envoûtante, mais aussi celle de l’éclair de l’amour interdit. («Deux enfants élevés comme frère et sœur peuvent-ils devenir amants?», demande Colette Nys-Mazure dans sa préface à cette réédition.)

Ainsi donc, pour guérir enfin de sa mélancolie, François s’applique «à noircir du papier», tant il est persuadé que «l’apaisement viendra au fur et à mesure que grossira le nombre de pages» (p. 16). Bien sûr, l’architecture romanesque du long flash-back narratif choisie par Nelly Kristink est classique, mais l’auteure n’hésite pas à permettre à son héros des digressions à tiroirs temporels, des caprices de mémoire et des interrogations psychanalytiques sur des rêves répétés de loin en loin, créant ainsi autant de ruptures chronologiques qui concourent à rendre son récit plus humain, plus vrai. François a selon toute apparence atteint la trentaine quand il noircit les pages du premier chapitre de son histoire (« À présent qu’un autre âge vient, [...] je veux tout rappeler...» p. 14); et, lorsqu’il y met le point final, douze chapitres plus loin et quelques semaines plus tard au sablier du mémorialiste, une autre page de sa vie reste à écrire.

[…]

Auteur
Maurice Maeterlinck
Né à Gand en 1862, Maurice Maeterlinck se consacre rapidement à la littérature. Dès 1889, il publie un recueil de poèmes, Serres Chaudes, et une pièce de théâtre, La Princesse Maleine, qui traduisent ses préoccupations symbolistes.... lire la suite
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