La Grande Nuit | Espace Nord

La Grande Nuit

Édition 2012
Première édition 2003
Genre Romans et récits
ISBN 9782930646091
N° Espace Nord 199
Pages 240
  • Version papier
  •   Broché, 12 x 18,5 cm
  • 8,00 €

Le Château rouge est une grotte souterraine qui vient d’être ouverte au public. Lors d’une visite, un séisme violent emporte les passerelles et les galeries s’effondrent. Seules deux personnes survivent à la catastrophe: ils attendent du secours mais aucun signe de vie ne provient de la surface.


– Prenez garde aux dénivellations, répéta le guide, et s’il vous plaît, ne parlez pas à voix haute.

Lui-même avait baissé le ton en s’adressant au petit groupe de visiteurs noyé dans la pénombre.

Ils approchaient de la grotte du Château rouge que l’on venait découvrir des quatre coins du pays depuis son ouverture au public.

Des lampes de mine espacées d’une dizaine de mètres éclairaient faiblement la galerie. Leur lueur se reflétait dans les filets d’eau qui suintaient de la roche en exhalant une fraîcheur acide.

La pente continuait à s’accentuer. Malek tendit son bras à la vieille dame qui marchait avec peine à son côté.

Par un large portique crevant la pierre corrodée, ils accédèrent enfin à l’immense salle du Château rouge.

Le ruissellement des eaux chargées de fer avait teinté les stalactites et couvert le sol de traînées sanguines ou safranées. Davantage qu’un château, c’était un véritable palais que les millénaires avaient creusé à deux cent soixante mètres de la surface, peuplé de pores gigantesques, d’orgues renversées, de calices bouillonnants. Des trompes plongeaient au cœur de cuves sanglantes, des chandelles se tordaient à la lumière rougeâtre, comme si elles se consumaient dans une effroyable lenteur. Çà et là, des coulées moins corrosives avaient poli la roche ; on distinguait alors, cernées de cendres purpurines, la courbe adoucie d’un mamelon et son aréole d’un rose pur.

– Je n’ai jamais rien vu d’aussi impressionnant, murmura la vieille dame.

Malek hocha la tête mais resta muet, secrètement horrifié par cette vision qui contenait la sourde violence des siècles. Même le martèlement des gouttes d’eau, amplifié par l’écho, évoquait les tambours aveugles de la mort.

Précédant les visiteurs, le guide emprunta la passerelle d’acier conduisant au bar. Encastré dans une large anfractuosité, l’établissement surplombait la grotte. Les tables et le comptoir étaient construits en matériaux qui rappelaient le paysage souterrain : dalles de schiste et de calcaire, bois de mine, fer rouge. Derrière les larges baies vitrées, on pouvait consommer et parler à voix haute tout en profitant du spectacle.

La vieille dame ne quittait plus Malek. D’emblée, elle prit place à la table qu’il avait choisie.

– Vous permettez ? demanda-t-elle après s’être assise.

– Je vous en prie, répondit Malek.

Dès qu’il l’avait aperçue à l’entrée de l’ascenseur, elle avait attiré son attention par la fragilité de sa silhouette, sa touchante coquetterie et surtout, la pétulance de son regard dont la jeunesse triomphait des rides et des cheveux blancs. Solitaire parmi le groupe, elle n’avait pas rompu l’indifférence des autres visiteurs, ni celle du guide qui répondait à ses questions avec une apparente froideur.

Elle commanda du thé vert. Malek préférait une boisson plus ravigotante et choisit un cognac. Tandis qu’ils buvaient, leur conversation s’anima. Ils étaient à ce point curieux l’un de l’autre qu’ils en oubliaient d’observer, à travers le vitrage, l’immense cathédrale baignée du sang de la terre.

Elle s’appelait Marie, comme beaucoup de femmes de sa génération. Veuve depuis dix ans, elle avait pour seule famille une fille qui abordait la cinquantaine et qu’elle ne voyait que deux ou trois fois dans l’année. Elle vivait dans un appartement à Bruges et avait décidé, quelques jours plus tôt, de revoir l’Ardenne dont elle était native. C’est un article dans une revue qui l’avait amenée à visiter le Château rouge. Elle ne regrettait pas d’être venue et surtout, ajouta-t-elle, d’avoir eu l’occasion de rencontrer un jeune monsieur aussi courtois, ce qui devenait de plus en plus rare.

Malek ne parvint pas, comme l’avait fait Marie, à expliquer les raisons de sa présence en si peu de mots. Peut-être n’en éprouvait-il pas l’envie. Il confia seulement qu’il se trouvait en vacances dans une auberge de la région, en compagnie de sa femme et de sa fille Musine qui venait d’avoir dix ans.

– Musine ? Comme c’est charmant ! Et pourquoi ne l’avez-vous pas emmenée ?

– Elle a préféré faire du kayak, répondit Malek avec un certain embarras.

– Comme je la comprends ! Pour un enfant, une grotte est tellement sinistre, alors qu’à la surface, il y a le soleil, la rivière, les collines...

[…]

Auteur
André-Marcel Adamek
Les romans d’André-Marcel Adamek (1946-2011) ont remporté de nombreux prix et ont été largement traduits : Le Fusil à pétales (prix Rossel, 1974), Un imbécile au soleil (prix Jean Macé, 1984), Le Maître des jardins noirs, Le Plus Grand... lire la suite
Index
Des Auteurs Des titres
Facebook