Le Jour du chien | Espace Nord

Le Jour du chien

Édition 2012
Première édition 1996
Genre Romans et récits
ISBN 9782930646039
N° Espace Nord 281
Pages 144
  • Version papier
  •   Broché, 12 x 18,5 cm
  • 8,00 €

Prix Rossel 1996

Un chien perdu court le long d’une autoroute. Six témoins s’arrêtent. Chacun verra dans cet incident le reflet de son drame intime.

Histoire d’un camionneur

Ils ont dû être contents d’avoir une lettre de camionneur, au Journal des Familles. Ce n’est pas souvent que ça doit leur arriver. J’ai écrit: «L’autre jour, sur l’autoroute, un chien abandonné courait le long du terre-plein central. C’est très dangereux, ça peut créer un accident mortel.» J’ai pensé, après l’avoir écrit, que «créer» n’était peut-être pas le bon mot, puis je l’ai laissé parce que je n’en trouvais pas de meilleur, et que créer, c’est mon boulot, bien que j’aie ajouté: «Mon boulot, c’est camionneur». J’ai dit ensuite qu’il y avait un réel problème de chiens abandonnés, que ce n’était pas la première fois que je voyais une chose pareille, et que je voulais témoigner, non seulement pour que le public se rende compte, mais pour mes enfants, qu’ils sachent qu’un camionneur voit beaucoup plus de choses de la vie qu’un type dans un bureau, et qu’il a donc des choses à dire, même s’il n’a pas fait d’études. Par exemple, ai-je écrit, quand je pars le matin dans mon camion, comme je n’ai rien d’autre à faire qu’observer, je remarque les anomalies, et j’en parle. J’en parle quand je peux, quand je rencontre des gens qui ont envie d’écouter, ce qui n’est pas très fréquent parce que, dans les aires de repos où on s’arrête, on ne se dit pas grand-chose, à cause de la fatigue. Et puis moi, par nature, je ne parle pas beaucoup. Et mes enfants, je ne les vois guère. Heureusement que leur mère s’en occupe, c’est un ange. Mais moi, quand ils iront à l’université et que je serai à la retraite, il faudra que j’aie des choses à leur dire, sinon ils me regarderont de haut, comme tous les enfants regardent leurs parents, je ne prétends pas que notre famille soit une exception même si eux ils vont faire les études que moi je n’ai pas pu faire, à cause de mes parents, justement.

J’ai écrit ça, et j’ai attendu la réponse. J’écris souvent aux journaux, et, en général, ils sont très contents qu’un homme qui n’a normalement rien à dire ait, justement, quelque chose à dire. Par exemple, quand je pars le matin, j’ai l’œil alerte et observateur, et je remarque que le vasistas de telle maison du voisinage est toujours ouvert à l’heure où je pars. Je me dis alors: tiens, celui qui dort là-haut se lève tôt, lui aussi. Et puis voilà qu’un jour il y a une taie d’oreiller qui est posée à l’extérieur, sur le toit, et je me dis: c’est une taie qui sèche, donc on l’a mouillée, ou salie, la nuit, donc il y a un enfant qui a vomi – et je pense tout à coup à mon enfant, ou à mes enfants, ça dépend des jours, qui ont aussi leurs petits malaises, comme tout le monde, d’avoir trop mangé, ou de n’avoir pas envie d’aller à l’école, on les comprend.

Alors une idée nouvelle me vient, j’écris à une autre revue, Femme moderne, par exemple, que mon enfant vomit tous les matins avant de partir à l’école, et qu’est-ce qu’il faut faire, et que ma femme n’ose en parler à personne, mais moi je prends la liberté d’écrire et j’espère qu’ils me répondront. Alors ils répondent, très contents, ils disent qu’il y a probablement un psychologue à l’école de mon enfant, à qui on peut demander conseil, ou peut-être y a-t-il un manque de communication dans la famille, enfin une difficulté – ils prennent des mots qui ne risquent pas de vous faire sentir coupable –, alors une difficulté au sujet de laquelle il faudrait essayer de faire parler l’enfant, gentiment, par exemple commencer à lui raconter ma journée de travail, ce que j’ai vu de mon camion, l’oreiller sur le vasistas, c’est une très bonne idée, monsieur, vous avez un don d’observation, il faut vous en servir, alors racontez l’oreiller sur le vasistas, et puis demandez à votre enfant ce qu’il en pense, s’il croit qu’il y a là aussi un petit garçon qui vomit avant d’aller à l’école et pourquoi. Et votre enfant, en imaginant – c’est le mot qu’ils m’écrivent – la vie d’un autre, il va se mettre à parler de lui. Voilà. Et vous, vous aurez fait, en plus de camionneur, votre «boulot de parent» – ils écrivent boulot, puisque j’ai dit «boulot de camionneur», être un parent, ça peut être un boulot, et pas uniquement un «travail» en costume-cravate et souliers cirés.

[…]

Auteur
Caroline Lamarche
Née à Liège en 1955, Caroline Lamarche vit près de Bruxelles. Lauréate du Prix Rossel en 1996 pour Le jour du chien, elle n’a cessé, depuis, d’écrire. À ses romans, parus aux éditions de Minuit et chez Gallimard, s’ajoutent des... lire la suite
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