Mon voisin, c'est quelqu'un | Espace Nord

Mon voisin, c'est quelqu'un

Nature morte V

Édition 2012
Première édition 2002
Genre Romans et récits
ISBN 9782930646008
N° Espace Nord 285
Pages 208
  • Version papier
  •   Broché, 12 x 18,5 cm
  • 8,50 €

Paru d’abord sous le pseudonyme de Baptiste Morgan, ce récit dépeint à merveille, mais sans jamais y faire explicitement référence, le processus d’endoctrinement nazi.


Mon voisin, c’est quelqu’un. Je ne le vois pas souvent, il faut dire que j’habite un modeste pavillon et qu’il est propriétaire du château dont les terrains bordent le fond de mon jardin. De chez moi, on n’aperçoit que le toit de sa demeure. On dit «château», mais il n’y a pas de donjon. En tout cas, c’est très grand et ça doit être magnifique, dedans, on imagine des salles gigantesques avec des orchestres qui jouent des valses. Mon voisin organise régulièrement des soirées, avec plus d’invités que je n’aurai jamais de relations dans ma vie – et je ne parle pas des amis. Je n’aperçois que le ballet des voitures luxueuses qui viennent déposer les danseurs, je n’entends rien, mais je ferme les yeux et je me repasse les films que la télévision diffuse encore, parfois, au moment des fêtes. Tout particulièrement Biby, qui évoque la grandeur de notre pays. Là encore, j’imagine, parce que je n’ai pas connu cette période. Depuis que je suis né, mon pays ne ressemble plus aux images du cinéma. Certains affirment que cela reviendra, d’autres prétendent que ça n’a jamais existé. moi, je ne sais pas.

Mais mon voisin, c’est quelqu’un. Il m’arrive de le croiser et hier, il se promenait avec son chien, à deux pas de ma clôture. Une belle bête, un berger des Alpes a-t-il précisé. Il pleuvait, mais ça ne l’empêche pas de se promener, c’est un sportif. Habillé comme un seigneur d’aujourd’hui, du moins c’est ce que je supposais en voyant son manteau en cuir, très élégant, sur un pantalon en velours brun. Moi, j’étais dehors aussi, en survêtement, mais je ne suis pas sportif, je devais rentrer ma brouette qui est déjà en mauvais état, et la pluie, ce n’est pas l’idéal pour lutter contre la rouille qui est en train de la bouffer. Mon voisin ne passait pas loin, je lui ai dit bonjour et il s’est arrêté. Je ne pensais pas qu’un jour, je pourrais lui parler seul à seul. Ce n’est pas que ce soit une star, j’ignore d’ailleurs ce qu’il fait dans la vie, mais il m’impressionne, et les gens qui m’impressionnent, je ne conçois pas qu’ils puissent avoir envie de me parler. Mais mon voisin, lui, il est venu près de la clôture, comme s’il voulait bavarder un peu avec moi, malgré la pluie et son chien qui tirait sur la laisse en râlant. J’étais fier! Et pourtant, je déteste être mouillé. Mais bon, on ne choisit ni l’heure ni l’instant, ça vient quand ça vient et c’est toujours ça de pris. Il a répondu «Bonjour» et il a levé la tête vers le ciel.

– Ça ne devrait pas être permis, un temps pareil, pas vrai?

Il m’a fait un clin d’œil, son sourire était radieux, comme s’il était content que la pluie lui permette de dire quelque chose d’intelligent. J’abondai. Ce n’était pas permis. Avec l’argent qu’on donne aux impôts, le gouvernement pourrait agir pour que le temps soit meil leur. Je lui ai dit, pour entretenir la conversation.

– Très juste, monsieur... monsieur?

Moi, c’est Otto, j’ai répondu. Otto tout court, parce que je suis le seul à porter le reste, et qu’un nom de famille, c’est de la boue collée aux semelles.

– Hé bien, cher Otto, vous avez aussi mille fois raison! Le gouvernement n’est pas à la hauteur, n’est- ce pas?

Ce n’est pas que la politique m’intéresse beaucoup, mais puisque c’était mon voisin qui le disait, je ne risquais pas grand-chose à marquer mon accord.

D’autant qu’il pleuvait depuis près d’une semaine.

– Ce serait bien si nous avions des politiciens courageux, non?

Ça, on ne peut pas dire non plus que c’est faux. J’ai manifesté mon approbation en hochant la tête. Et j’ai ajouté, sans savoir vraiment à quoi je faisais référence, vu que j’ai toujours connu des politiciens comme ceux d’aujourd’hui:

– Dans le temps, ce n’était pas pareil.

– Otto, vous êtes un sage! Je sais qu’il n’est pas de bon ton de paraître nostalgique de cette période, mais il y a soixante ans, c’était autre chose!

[…]

Auteur
Vincent Engel
Vincent Engel a d’abord publié ce roman sous le pseudonyme de Baptiste Morgan. Il cumule plusieurs vies : professeur de littérature contemporaine, il est aussi romancier, dramaturge, scénariste, essayiste, critique littéraire et... lire la suite
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