Les Mots et les Images | Espace Nord

Les Mots et les Images

Par René Magritte
Postface de Eric Clemens
Édition 2017
Première édition 1927
Genre Essais et autres genres
ISBN 9782875683335
N° Espace Nord 98
Pages 272
  • Version papier
  •   Broché, 12 x 18,5 cm
  • 10,00 €

Loin de faire appel au rêve et à l’inconscient comme tout surréaliste qui se respecte, le peintre belge René Magritte préfère, lui, tirer son inspiration de la réalité la plus tangible. Au moyen d’associations incongrues, il fait basculer le quotidien dans l’imprévu, le banal dans l’extraordinaire et propose au spectateur une subversion du sens communément accepté.

Lorsqu’en 1927 il fait figurer dans ses compositions des mots peints, il poursuit la même logique et déjoue avec humour l’arbitraire du langage. Les rapports qui unissent les objets, leur représentation et leur appellation sont décortiqués au scalpel. Surgit alors une foultitude de questions. Pourquoi appelle-t-on un chat un chat? Notre connaissance d’un objet provient-elle de notre faculté à le nommer ou existe-t-elle en dehors du langage? Quelle différence y a-t-il entre une pipe et sa représentation? Autant de questions qui affranchissent le regard de tout préjugé. Magritte le magicien permet à chacun d’être curieux et créatif, d’écarquiller les yeux sur une réalité sans cesse mouvante.

L’ART PUR
Défense de l’esthétique

à E.L.T. Mesens

« Chaque chose doit être dite selon son rythme »
P. Bourgeois

Si la pesanteur prouve son existence réelle par ses lois, que tout corps doit subir, « ce qui peut déclencher l’émotion esthétique » semble, au contraire, n’avoir d’existence que dans l’imagination de l’homme et être créé par celui-ci de toutes pièces ; aussi pour découvrir cette chose il faut être un chercheur d’une autre nature que les chercheurs d’or, il faut CRÉER CE QUE L’ON CHERCHE ; l’artiste possède l’aptitude naturelle à cette activité.

L’œuvre d’art, expression adéquate de la « découverte-création » de l’artiste, a pour mission essentielle de déclencher AUTOMATIQUEMENT la sensation esthétique chez le spectateur.

Une œuvre d’art comme une maison, une lentille d’objectif, une bille de billard ou tout autre produit de l’activité humaine, doit être parfaite, pour qu’elle remplisse bien sa mission essentielle et contente, en dehors de ses moments de service, constamment l’esprit. Cette perfection sera donc le « coté décoratif spirituel » qui est un résultat et non un but ; l’œuvre d’art comme tout autre objet, pour atteindre le maximum (perfection relative, seule possible) doit avoir une nature distincte et se soucier uniquement de remplir intégralement sa mission essentielle.

Sur l’architecture

Sous-titre du « Fondement de la morale », de Schopenhauer : « Écrit présenté au concours de la société royale des sciences à Copenhague, le 30 janvier 1840 et NON COURONNÉ ».

La raison d’être essentielle d’une maison est d’être une habitation plus confortable que les abris naturels.

La maison est nécessaire ; mais ce qui est indispensable, c’est la solution parfaite d’un problème bien posé, prétexte à activité. La maison ne doit remplir que sa mission essentielle, la seule qu’elle puisse remplir intégralement. De ce fait, elle sera parfaite et contentera constamment l’esprit.

Tous les objets peuvent atteindre cette perfection relative. Seules les œuvres d’art l’atteignent dans l’esthétique, qui est la nature de ce qu’elles expriment.

La GRANDE ERREUR c’est de croire que, pour être parfaite, la maison doit avoir une mission supplémentaire : déclencher automatiquement la sensation esthétique chez l’habitant ou le promeneur. Ce vieux préjugé doit disparaître de la construction des maisons, comme il a disparu de la construction des meilleurs paquebots, des machines électriques et mécaniques, des outils ; il n’en a jamais pu être question dans la fabrication des lentilles d’objectifs, que des conceptions mi-esthétiques, mi-scientifiques auraient empêchées d’avoir les formes idéales, qui leur permettent d’accomplir intégralement leur mission ; ou encore dans la construction des aéroplanes, où le DANGER DE MORT force les constructeurs à donner à la moindre pièce de l’avion la forme dictée par la fonction à accomplir.

Une fenêtre à proportions esthétiques remplit un peu moins mal sa fonction qu’une fausse fenêtre. Nous ne désirons pas étouffer dans une chambre mal aérée par une fenêtre trop petite, faite ainsi pour « donner bien » à la façade.

Il est urgent de prononcer le divorce pour ce vieux mauvais ménage de la science de bâtir et de la science de l’art qui est l’architecture ; car, comme jadis la théologie empêchait la philosophie d’évoluer librement, le goût esthétique empêche les merveilleuses trouvailles que ferait le bâtisseur ingénieux.

La couleur d’un vin est agréable parce que le bon vin a naturellement cette couleur ; de même on verra, expériences faites, que la forme d’une maison confortable est la plus agréable. Les maisons les plus confortables le prouvent : elles sont plus belles et s’il y a des laideurs, c’est toujours quand le bâtisseur a mal résolu un problème de construction ou sacrifié ce problème essentiel à sa fantaisie.

« La Beauté n’est que la promesse d’un bonheur. » (Stendhal.)

Il faut être insensible à cette beauté, pour la nier dans les formes d’une locomotive, d’un microscope, d’une aiguille, d’une vis, d’une presse rotative… Les architectes d’avant-garde en ont l’intuition, mais ils commettent une grande erreur en s’inspirant de ces formes, pour les appliquer à la maison ; ils les appliquent VISUELLEMENT et non avec l’esprit qui donna naissance à ces formes. Le Style (la forme) de la locomotive est un résultat et non un but.

La forme idéale d’un verre ou d’un crayon est le résultat d’une expérience chimique ou mathématique et non d’une volonté esthétique ; lorsque, comme pour l’architecture, on y ajoute une mission esthétique, le verre est bossu et boiteux ; il est presque un verre et presque une sculpture. Il est logique de répudier l’à-peu-près lorsqu’on peut obtenir le maximum.

Il faut nécessairement la SPÉCIALITÉ pour plus d’INTENSITÉ ; ainsi chaque objet aurait un style bien à lui ; ce serait la RICHESSE. Lorsque à tous les objets on veut donner le même style, le style esthétique des œuvres d’art, c’est la pauvreté.

L’ingénieur mécanicien est plus fier que l’architecte ; il trouve son métier suffisamment intéressant, sans lui donner des buts esthétiques supplémentaires ; aussi ne qualifie-t-il pas sa machine d’œuvre d’art.

L’ARCHITECTURE N’EST PAS UN ART. Les temples grecs, les cathédrales ? Beaucoup eussent été plus parfaits comme constructions sculpturales, si l’expression de l’idée de leurs créateurs n’avait dû se plier à d’autres missions que l’esthétique : émouvoir l’esprit religieux, donner un abri aux idoles, etc. Comme construction architecturale (lieu de réunion), la hauteur des nefs des cathédrales est un non-sens ; elle répond à une spéculation religieuse, qui est assez différente du besoin d’art. Considérée encore sous l’angle constructif, la cathédrale a résolu ingénieusement le problème des voûtes : elles planent sur des points d’appui réduits au minimum et par la combinaison des résistances égales, elles couvrent un grand espace avec, pour l’époque, un minimum de matière. Ceci est très ingénieux, mais n’a certainement pas le pouvoir de déclencher automatiquement l’émotion esthétique.

Pour les temples grecs, souvent une singulière méprise a fait prendre le plaisir procuré par l’ingéniosité de leurs constructions, pour le plaisir esthétique.

Jusqu’à présent, l’architecte a ménagé la nature de l’esthétique et la nature de la maison ; que ce chèvre-choutiste disparaisse, qu’il fasse place à l’ingénieur en bâtiments et le problème esthétique sera débarrassé d’une question étrangère. Nous aurons alors, dans les constructions architecturales, la perfection (maximum actuel) que possède déjà la mécanique et qu’aurait le corps humain conçu par l’homme (suppression des accidents de la maternité – pièces de rechange).

Les objets fabriqués par l’homme doivent avoir la perfection ; c’est la seule vie qu’il peut leur donner. Les formes de la vie peuvent vivre malgré leurs défauts grâce à la volonté de vie que leur a donnée la nature.

Comme l’étude de la construction d’une machine, il faut que l’étude de la construction d’une maison ne soit que l’élaboration ingénieuse des plans dictés par l’ordre, l’hygiène, la commodité ; de l’élévation dictée par le plan et la résistance des matériaux donnant une solution économique de l’emploi des matières. Le problème d’une fenêtre posé à plusieurs architectes sera résolu parfaitement, lorsque, avec toutes les connaissances constructives actuelles, les solutions seront identiques ; prétendre qu’une fenêtre peut indifféremment, au point de vue constructif, être placée de plusieurs bonnes façons, c’est ignorer l’économie de la construction ; elle peut être mathématiquement exacte comme la forme unique d’une lentille, dont on connaît la spécialité. Pour la perfection, la Standardisation est nécessaire ; le dernier modèle de maison doit seul contenter. La monotonie n’est pas à craindre : la standardisation actuelle des ampoules électriques n’est pas monotone ; de plus, les nombreuses spécialités (usines, banques, cinémas, écoles, maisons de rapport, hôtels privés, etc.) présenteront des aspects différents, les différents climats exigeront aussi des solutions différentes.

Le bœuf et l’architecte « artiste » regardent le télescope ; l’homme moderne se sert du télescope. La beauté d’un objet dépend de l’essence de cet objet. La beauté du télescope est interne.

Dans une architecture, une colonne est belle lorsque ses proportions, comme celles d’une tige de fleur ou d’une jambe, dépendent de la résistance de la matière. Il est monstrueux d’y placer, dans un but esthétique, des colonnes qui ne supportent rien ou des colonnes de fer massif de la même épaisseur que des colonnes de pierre, pour supporter un même poids ; ou, ayant fixé « a priori » l’épaisseur d’une colonne, employer la pierre qui donnerait lieu d’avoir cette épaisseur, alors qu’il serait plus facile d’employer du fer.

Lorsqu’on a de telles tendances on prouve qu’on est très mauvais architecte ; il se pourrait qu’on soit bon sculpteur ; logiquement, on doit alors ne faire que de la sculpture ; rien n’empêche de faire des sculptures grandes comme des hangars de dirigeables et dans lesquels on pourrait entrer. Aucune autre difficulté que de métier sculptural. Pénombres, jeux de lumière, volumes, creux, angles seront situés dans l’espace dans un ordre et une logique implacables obéissant à la seule volonté esthétique du sculpteur, réalisant un organisme complet dont chaque détail est un organe indispensable pour la vitalité de l’œuvre, une œuvre rigoureusement exacte ; au moindre détail enlevé, l’œuvre est amputée.

L’homme le plus fort et le plus ingénieux est le moins chèvre-choutiste. POUR PLUS DE BEAUTÉ, l’architecte doit être purement scientifique. Le style n’est pas un but, c’est un résultat ; le style éternel (donc de l’époque) c’est l’ESSENTIEL.

Anciennement, la peinture et la sculpture étaient assujetties à l’anecdote, l’histoire, l’esprit religieux, etc. (cathédrales, chemins de croix, enluminures). Elles servaient à souligner un dogme religieux ou une historiette sentimentale.

[…]

Auteur
René Magritte
De la même manière qu'il y a une «littérature du soupçon », il y a une «peinture du soupçon» dont Magritte, qui excelle à rendre les idées visibles, est sans doute le meilleur représentant. Chez lui, en effet, c'est l'illusion de la... lire la suite
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