L'Enragé | Espace Nord

L'Enragé

Par Dominique Rolin
Postface de Ginette Michaux
Édition 2017
Première édition 1978
Genre Romans et récits
ISBN 9782875682536
N° Espace Nord 26
Pages 288
  • Version papier
  •   Broché, 12 x 18,5 cm
  • 8,50 €

Cloué sur son lit de mort par un rhumatisme articulaire qui l’empêchera à jamais de peindre, Brueghel se rappelle sa vie. Première enfance paysanne, atelier d’un maître célèbre, paysages et peintures des Flandres puis d’Italie, villes déchirées par la répression espagnole, humanité grouillante, femmes qu’il a aimées... vie transformée en œuvre.

I

La clairvoyance est un bain frais – Mes yeux passent en premier

J’ai dû dormir longtemps. Impossible de préciser s’il s’agit de minutes, d’heures ou de jours. J’ai mal partout. J’ai froid. Pourtant le feu flambe clair dans la cheminée. Quelqu’un s’en occupe. Serait-ce la fin, déjà ? Déjà ? Je suis fatigué, heureux et malheureux à la fois. S’en aller à l’âge de quarante-cinq ans, c’est tôt.

– Mayken...

Ma voix est faible. Cependant la porte s’ouvre immédiatement, comme si ma femme avait guetté mon appel. La robe soulevée par ses petites chaussures feutrées fait un bruit de glissement. Elle approche avec une légèreté qui n’appartient qu’à elle. Elle pose sur un meuble le candélabre qu’elle tenait à la main. Elle écarte les rideaux du lit dans lequel je suis presque assis, calé par les oreillers. Son visage est contre le mien, presque à me toucher. Elle est plus belle que jamais. Et, mon Dieu, qu’elle semble jeune sous le linge blanc drapé en turban sur sa tête. Je fais un effort pour soulever mon bras droit. Miracle ! je réussis à saisir un bout pendant de ce linge.

– Ôte-le, dis-je.

Elle m’obéit. Elle est coiffée comme j’aime : ses cheveux presque roux dégagent le front, les tempes et la nuque pour s’enrouler en nattes serrées que relie ensemble un cordon de petites perles. Des boucles s’en échappent et lui font... comment dit-on?... je perds mes mots, c’est grave... une... auréole, voilà.

– Pieter.

Son souffle vient, surtout sur mes yeux. Elle a toujours su que mes yeux passent en premier dans l’ordre de mes sens. C’est par les yeux que j’écoute et flaire et touche, cela a toujours été ainsi. Place à mes yeux! place! Une fraîcheur couvre mes paupières et mes joues.

– Comment te sens-tu ?

Je réponds que je suis bien. À propos, quelle heure est-il ? Sept heures du soir. Peu importe. On entend des cris et des galopades au-dehors sous les fenêtres. Une femme hurle. Non, non, non, supplie-t-elle, pas lui, oh, pas lui ! Silence de mort ensuite. Un corps vient de tomber sans doute, là, très près, et le sang coule, épais et noir, dans le caniveau. J’ai mal, on dirait qu’un démon me démolit à coups de marteau. Mayken me passe la main sur le front en me demandant de ne pas m’agiter. Elle a raison. M’abandonner à fond à la maladie d’abord, guérir ensuite. Moi, Pieter Brueghel, je veux peindre encore. Mes bras sont remplis de tableaux futurs. Des couleurs ruissellent sous ma peau, dans l’épaisseur de mes nerfs. Des corps, des visages, des horizons, des arbres, tout ce que je désire enfin.

Brusque besoin de pisser. Bon signe. Je le dis à Mayken, qui m’aide à enfiler mes pantoufles et ma robe de chambre. Elle me soutient. Elle prend le vase d’une main, de l’autre elle dirige le jet. Tintement cristallin du liquide mousseux montant dans le récipient. Cet objet d’utilité est superbe à regarder, frais comme un œil touché de biais par la bougeante lumière du feu. Mon urine est belle aussi, sombre topaze. À noter dans un coin de ma tête. Je tente quelques pas dans la chambre pour déraidir mes articulations. Cette maladie qui me ronge (depuis, combien ? deux, trois ans) est directement et naturellement liée à la mort. On est obligé de vivre avec son squelette comme s’il était collé à l’extérieur de l’individu au lieu de rester fourré à l’intérieur. Mon squelette me donne des ordres. Eh bien non. Je ne me laisserai pas faire. Mayken a passé son bras autour de ma taille et je m’appuie contre elle de tout mon poids.

Elle sent bon.

– Tu sens la bruyère, dis-je.

[…]

POSTACE
de Ginette Michaux

Une rencontre : Pieter Brueghel, Dominique Rolin

L’Enragé, biographie fictive de Brueghel, ne jure ni avec les connaissances que nous avons de la vie du peintre ni avec les grands axes significatifs de son œuvre que la critique a dégagés. Les historiens de l’art ont souvent insisté sur la tension extrême que présentent les tableaux entre les motifs grouillants, luxuriants, pulsionnels et les signes de mort, de décomposition, qui en figurent l’envers. Ce thème de la coexistence de pôles inconciliables forme aussi une des ossatures du récit de Dominique Rolin.

Aucun des moments-clés de la vie du peintre, de sa carrière, de ses voyages qui n’y trouve place : les premiers travaux dans l’atelier anversois du graveur Jérôme Cock, la protection de Peter Coecke d’Alost, disciple de Van Orley, homme à la mode, artiste, marchand d’estampes et de sa femme, miniaturiste célèbre, le voyage en Italie en passant par les Alpes, le compagnonage avec Martin Devos, le passage du dessin à la couleur, le déménagement d’Anvers à Bruxelles, le mariage du peintre et de la fille des Coecke, la naissance de Pieter d’Enfer et de Jan de Velours, la perte d’une petite fille, les grandes toiles des dix dernières années, la maladie et la mort en 1569, aux environs de la quarante-cinquième année. Même les détails sont authentiques: le « bâton à mensonges », sur lequel le peintre portait une entaille à chaque mensonge de sa petite servante et amante anversoise ; le legs à sa femme de La pie sur le gibet, la destruction d’estampes subversives, dangereuses par leur critique mordante de cette époque sinistre.

Les traits attestés par Carel van Mander (1604), premier historien de la peinture flamande, sont exploités avec justesse, sauf le goût que prenait, paraît-il, le peintre à effrayer en racontant des histoires de fantômes ! Sans doute l’auteur de La Voyageuse, qui n’hésite pas à explorer son destin « post mortem », considère-t-elle qu’il n’y a pas là matière à craindre, à moins que l’horreur qu’elle a de ce qui abuse l’autre ne l’ait empêchée de faire sien ce petit plaisir brueghelien. Par contre, son Brueghel a subi l’influence des « diableries » de Jérôme Bosch, qui, loin de se réduire pour lui à des formes grotesques et risibles, symbolisent l’enfer que l’homme porte en lui. Par cette lecture de l’influence de Bosch sur Brueghel, Dominique Rolin concilie la dette du peintre vis-à-vis du Moyen Âge satanique, merveilleux et terrifiant, et le tournant réaliste et psychologique qu’opère son œuvre: Satan et Dieu y symbolisent l’épouvante et la contemplation qui se partagent l’âme humaine. Brueghel, s’il est croyant, n’a pas le souci majeur d’exprimer sa foi par l’art. Dulle Griet, celle devant laquelle le Diable lui-même recule, devient le double féminin du peintre qui a osé explorer jusqu’à l’os son enfer intérieur.

Plusieurs points de la biographie de Brueghel restent obscurs : notamment la date et le lieu de sa naissance de même que ses origines sociales ont toujours donné matière à controverses. Cet homme si cultivé, qui sut si bien croquer les divers aspects de la vie du peuple, était-il fils de paysans ou de bourgeois? Dominique Rolin joue de cette incertitude ; elle fait de lui un enfant du peuple peut-être de naissance illustre, puisque trouvé et élevé par des paysans. Par là s’explique du même coup l’inconnue de la date de sa naissance ! L’écrivain applique au peintre le traitement que celui-ci réserve aux motifs qu’il traite, alliant les contraires, à la fois satirique et contemplatif, burlesque et tragique, conciliant dans une tension extrême l’incision du trait et la masse colorée.

Brueghel signait ses tableaux indifféremment: Breugel, Bruegel, Brueghel... Peu importe, diront certains, l’orthographe n’était pas fixée à l’époque. D’autres font signifier ces variantes et affirment qu’à une époque précise de sa création, Brueghel a laissé tomber le « h » ou a inversé la place du « e » et du « u ». De ces latitudes offertes par l’histoire, Dominique Rolin s’empare à nouveau pour en faire, comme de la naissance et de l’identité contestées, une des lignes de force de son roman. Son Brueghel garde le « hv» (et son tranchant) et inverse, lors de sa première toile en couleur, intitulée L’excision de la pierre de la folie, la place du « e » et du « u ». J’avance l’hypothèse, étayée plus loin, que cette inversion de lettres reprend et condense le grand thème qui traverse tout le roman, de la découverte, au-delà des apparences, de l’envers du monde : « Moi, Pieter Bruegel, chargé de peindre l’autre face de la terre ».

[…]

Auteur
Dominique Rolin
Née à Bruxelles, Dominique Rolin (1913-2012) s’établit à Paris dès 1946. Au long de ses romans, elle traite de diverses manières le thème de la naissance et celui du drame familial. À partir des années 1960, se fait jour une nouvelle... lire la suite
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