Les Petits Dieux | Espace Nord

Les Petits Dieux

Par Sandrine Willems
Postface de Jan Baetens
Édition 2017
Genre Romans et récits
ISBN 9782875681522
N° Espace Nord 352
Pages 208
  • Version papier
  •   Broché, 12 x 18,5 cm
  • 8,50 €

Les Petits Dieux sont un ensemble de romans miniatures. Chacun évoque, sous forme de monologue, un personnage mythique ou historique, dont le destin fut marqué par un animal. De l’édition originale, comprenant onze textes, sont repris ici : Abraham et l’agneau, Chardin et le lièvre, Tchang et le Yéti, La Dame et la licorne, Carmen et le taureau.

«Les animaux ont l’art de nous ramener au plus primaire, à une brusque effusion de tendresse, une bouffée de joie immotivée, une envie de jouer, un chagrin effroyable qui ne se laisse pas raisonner. Les animaux nous font “sortir de nos gonds”, de nos pudeurs et nos habituelles défenses; par eux on retombe en enfance, à ses miracles et ses perplexités.» (Sandrine Willems)

Abraham et l’agneau

J’y ai toujours cru. Toujours. Dur comme pierre. Il le fallait d’ailleurs, lui aussi étant de pierre. Non comme ses ancêtres, dont on taillait l’image dans le roc ; Dieu, lui, n’a pas d’image. Mais il n’a pas non plus de cœur. Et quand il promet une terre, méfiez-vous, il n’y aura là que des cailloux. Moi qui ne le connaissais pas encore très bien, je ne me suis pas méfié. Pourtant il ne m’a pas menti, ni enrobé ses propos de miel, et me les a servis tout crus :

« Toi qui vis dans la plaine la plus fertile du monde, va-t-en. Quitte tout, pour ne plus revenir. Pars vers un pays stérile, va labourer le roc, et lutter contre le vent. Toi le patriarche aux racines millénaires, le roi chéri des tiens, le père de tes sujets, qui n’as jamais bougé de chez toi, tu te feras nomade. Celui que j’aime n’a pas de toit, pas de feu, ni de lit où poser la tête, le soir, quand il est épuisé. Celui que j’aime ne cesse de courir, sans savoir vers quoi. Même si certains tentaient de le suivre, il serait seul. Jusqu’à son ombre l’abandonne. Et moi, je ne l’entends pas. Moi je parle, rarement, pour donner des ordres. Et il faut alors s’en tenir à cette parole pour mille ans, ou plus encore. Mais écouter vos prières, cela m’ennuie. Obéissez-moi ou non, mais débrouillez-vous. Regarde, toi, je te dis de partir, mais si là-bas ça ne te plaît pas, tu ne devras pas te plaindre. Un désert, je te dis. Un pays où tu ne seras jamais chez toi, d’où tu te feras toujours chasser par ceux qui étaient là avant toi, un pays qui te sera toujours étranger. »

C’était ça, la Terre Promise. La promesse d’une errance infinie, telle une épreuve interminable, pour conquérir l’amour d’un Dieu qui ne se donnerait jamais. Je n’ai pas hésité. Je me suis levé, et je suis parti.

Vous ne savez pas ce que c’est d’être le fils aîné, gavé de légitimité, promis au trône de toute éternité. Selon un destin si bien tracé que ça ne vaut même pas la peine de le vivre, chaque détail y étant prévisible. Je n’avais qu’à faire comme les pères de mes pères, et puis mourir où j’étais né, sans que rien ne se soit passé. Couvert d’ans et d’ennui.

Qui aurait résisté ? À la voix du désert, et à son vent brûlant, chargé de sable, qui vient frapper au visage; et à l’appel de Dieu, qui prenait visage de liberté pour se rire du destin. J’étais roi, soudain je n’avais plus rien – sinon quelques bêtes, que je mènerais paître au bout du monde. Je redevenais berger, et fier de l’être, comme mes plus lointains ancêtres, du temps où fut créé le monde. De ma prestigieuse famille, je ne voulais plus me rappeler que ceux qui m’avaient devancé un bâton à la main, entre trois chèvres et deux moutons. N’oubliez jamais cela : seuls les moutons me sont restés, à l’heure où je fus foudroyé.

Je pris aussi ma sœur, avec un serviteur. Et nous avons marché, pendant des jours et des nuits. Un soir, il me sembla que je ne pourrais plus faire un pas. Que j’allais rester là, les os broyés, sur cette terre sans nom, où je mourrais en voyageur, ne faisant ici-bas que passer – au fond comme tout le monde. Également dépourvu de nom – ce nom que de toute façon, un peu plus tard, vous auriez oublié – je mourrais comme un chardon, parmi les pierres, dans le silence de Dieu.

Mais ma sœur Sara entra brusquement sous la tente: «Ne me laisse pas seule.» «Qu’y puis-je, si je dois mourir?» «Alors fais-moi un enfant, avant de mourir.» Et je la pris pour femme, à seule fin de la réconforter, et de lui laisser un espoir, comme un os à ronger, auquel elle s’accrocherait en dépit de toute raison. Parce qu’un enfant, avouez, à soixante ans passés. Je pouvais croire ce qu’on voulait, mais je n’étais pas fou. Car ce n’était pas simplement les années. De toutes les femmes que j’avais embrassées, aucune n’avait enfanté. Ma sève était aussi stérile que ce pays où j’allais, j’étais plus sec qu’une branche morte, de ma souche ne sortirait nul bourgeon.

[…]

POSTFACE
de Jan Baetens

Pour une tradition incandescente

Qu’elle soit aussi comédienne, scénariste, metteuse en scène, thérapeute, chercheuse, psychologue et, plus fondamentalement, philosophe, ne signifie nullement que Sandrine Willems n’est pas d’abord et avant tout écrivaine. Que ces autres métiers – car ce sont de vrais métiers, Sandrine Willems ne faisant jamais les choses à moitié – laissent toutes sortes de traces dans son travail d’écriture ne diminue en rien le caractère éminemment littéraire des textes produits, exposés d’un bout à l’autre au vertige des mots. Que cette œuvre, enfin, couvre des époques, des genres et des thèmes d’une grande diversité ne fait que ressortir avec plus de force l’unité fondamentale de la quête de Sandrine Willems, dont toutes les grandes questions sont posées dès le premier de ses romans, Una Voce poco fa (2000).

Un roman d’artiste

Quel est, dans ce texte inspiré de la vie de Maria Malibran (1808-1836), artiste lyrique française d’origine espagnole, l’éventail des thèmes et des formes explorés plus avant dans les livres à venir – d’abord un ensemble de récits courts ou «romans-miniatures», Les Petits Dieux (2001-2002), puis, du Roman dans les ronces (2003) à L’Extrême (2010), une série de romans qu’on aurait tort à qualifier d’historiques ou de psychologiques, enfin, pour clore la recherche, provisoirement on l’imagine, un texte qui tient à la fois du journal, des souvenirs et de l’essai, Carnets de l’autre amour (2014) ? Una Voce poco fa, dont le titre varie les formules italiennes temporelle « poco fa » (il y a peu) et musicologique « poco » (peu), relève du genre de la biographie romancée à la première personne. L’auteure donne ici la parole à la plus célèbre des divas du XIXe siècle, l’équivalent opératique de ce que sera plus tard la tragédienne Sarah Bernhardt (1844-1923), la « Berma » de Proust. La Malibran de Sandrine Willems nous livre une vérité différente de l’image stéréotypée léguée par l’historiographie romantique, friande d’anecdotes et de petites histoires mais peu soucieuse de la quête d’absolu d’une artiste exceptionnelle.

La littérature contemporaine abonde en ces récits qui mettent en scène les grands de l’histoire culturelle (romanciers, metteurs en scène, peintres, musiciens). Toutefois, comme l’a finement analysé Jim Collins dans une étude sur la confusion entre littérature « art et essai » et littérature populaire, «vue à la télévision», ces textes ont changé radicalement le point de vue de la littérature sur le thème général de la création. Certes, la reconstruction de la vie du grand artiste n’y sert pas de prétexte à la divulgation de secrets d’alcôve. Mais ce type de romans s’abandonne volontiers à des considérations parfois très détaillées sur des questions de style de vie : la décoration, le mobilier, les rites sociaux, les goûts vestimentaires, les rapports avec les domestiques, le choix d’un porte-plume ou d’un cahier à reliure orné, bref le timbre-poste et la couleur de l’enveloppe plutôt que le contenu de la lettre. Una Voce poco fa renoue avec la tradition du roman d’artiste d’une manière autrement plus exigeante. Le roman de Sandrine Willems unit en effet une réflexion très aiguë sur le chant – c’est-à-dire sur l’art du chant, non sur la seule carrière – à la recherche d’un style qui épouse le même effort vers la pureté absolue de l’expression. De là un vocabulaire, une syntaxe, un sens de la transition qui acceptent le défi d’être à la hauteur du travail de la Malibran, sans jamais tomber dans le piège d’une esthétique imitative, qui ferait pencher la balance du côté d’une écriture uniquement musicale ou sonore. Rien de plus soutenu, de plus maîtrisé que les phrases de Sandrine Willems faisant dire à la Malibran le dépassement ou la perte de soi dans l’utilisation de la voix à des effets purement artistiques. Cette distance est nécessaire, car elle garantit la possibilité d’aller toujours plus loin dans la quête de la justesse et de la précision. L’abandon, le trop d’émotion, l’extase, tout flirt avec l’indicible seraient le début d’un relâchement. Retenue et réserve sont la caution d’un élan toujours renouvelé vers l’idée de perfection.

[…]

Voir l'interview de Sandrine Willems sur L'internaute

Auteur
Sandrine Willems
Sandrine Willems est née en 1968. Après avoir interprété différents rôles au théâtre et au cinéma, elle fait des études de philosophie. Elle revient au théâtre par la mise en scène, et réalise plusieurs films et documentaires... lire la suite
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