Jours de famine et de détresse | Espace Nord

Jours de famine et de détresse

Par Neel Doff
Postface de Elisabeth Castadot
Édition 2017
Première édition 1911
Genre Romans et récits
ISBN 9782875681416
N° Espace Nord 137
Pages 208
  • Version papier
  •   Broché, 12 x 18,5 cm
  • Momentanément indisponible 8,50 €

Amsterdam, fin du siècle dernier. Keetje a neuf ans. Dans sa famille, la misère s’est implantée à demeure : elle va s’aggravant à chaque nouvel enfant, et l’usure et le découragement de ses parents rendent de plus en plus fréquents les jours de famine et de détresse...

C’est avec violence et simplicité que Neel Doff, des années plus tard, raconte ses années noires d’enfance et d’adolescence. Avec précision, « tatouée » par la misère, elle prend la plume pour évoquer le froid extrême, les expulsions, les puces, les vaines recherches d’un travail quel qu’il soit et, pour finir, la prostitution.

Vision

Il neige ; j’ai la grippe ; sur la place, les gamins font des glissades. Je m’accoude à la fenêtre et contemple cette vie sur la neige. Sont-ils souples et lestes, ces enfants ! Grands et petits s’en donnent : ils glissent; ils se poussent ; ils tombent en grappes.

Ah ! en voici un en loques, sale, la tête embroussaillée, les sabots trop grands, les bas troués, les genoux perçant le pantalon, le fond de culotte en lambeaux ; pâle, boursouflé, mais agile et râblé. Déjà de loin, il prend son élan et fait une glissade d’une douzaine de mètres. Dans cet élan qu’il ne parvient plus à maîtriser, il en entraîne d’autres, il en renverse sur son chemin. Aucun n’a mal. Tous cependant se fâchent, se redressent et tombent sur le petit: c’est qu’il est plus adroit qu’eux, et sale, et pouilleux. Ils le traînent hors de la piste, le roulent dans la neige, le cognent, et le jettent la bouche contre le trottoir. L’enfant se relève, essaie de se défendre, le bras en bouclier; mais il est seul. De rage et de douleur, il s’en va, boitant et pleurant pitoyablement.

C’est ainsi que mon frère Kees nous revenait toujours, quand nous étions petits. Ce sensuel petit Kees, il avait d’admirables larmes, grandes et limpides comme des perles de rosée.

En me retirant de la fenêtre, j’aperçus ma figure dans l’espion. Ma bouche était contractée, mes yeux en pleurs : je venais de revivre une des scènes douloureuses de notre misérable enfance. Ces scènes, dont nous sortions honnis et maltraités, étaient toutes provoquées par notre pauvreté, car, quand c’est pour le plaisir, ce sont toujours les déguenillés que l’on rosse.

Mes parents

Avant l’altération continue, sûre, et comme méthodique, que la misère fait subir aux natures les mieux trempées, mes parents étaient, dans leur milieu et pour leur éducation, deux êtres plutôt rares, tous deux d’une beauté exceptionnelle quoique diamétralement opposée.

Mon père, Dirk Oldema, était un Frison haut de six pieds, mince et élancé comme un bouleau, et d’une exibilité incroyable. Il avait le teint très frais, les yeux bleu clair lumineux, une denture merveilleuse, des cheveux châtain clair bouclés, une voix parlée franche et timbrée, et une voix chantante de ténor léger qui faisait s’arrêter les passants. Son plus grand plaisir était, le soir, assis avec tous ses enfants autour de l’âtre, de chanter en chœur, ou de raconter des anecdotes de sa vie de soldat, alors qu’il était trompette, avait un beau cheval et que, pendant que les autres étaient en ribote, il raccommodait les bas de tout le régiment pour pouvoir louer des livres. C’était la seule époque de bonheur qu’il avait eue dans sa vie.

Ma mère, d’origine liégeoise, était petite et brune, d’une joliesse piquante, extrêmement fine et bien prise, lisant des romans d’aventure, mais n’en ayant jamais eu dans la vie. Elle préférait le luxe au confort, et, à cause de son éducation sommaire, cela se manifestait par un bonnet à fleurs rouges et blanches sur une chevelure mal entretenue, ou des souliers vernis sur des bas troués. Sa joie était de sortir avec Mina, ma sœur aînée, pour aller voir les magasins, de choisir aux étalages des toilettes magnifiques pour nous tous, de se griser là devant, et de discuter le goût et le choix, comme si c’était arrivé. Toutes deux rentraient la tête en feu, et continuaient la discussion devant une tasse de café sucré.

[…]

POSTFACE
d’Élisabeth Castadot

À la recherche des mauvais jours perdus :
l’éclat morcelé des Jours de famine et de détresse

 

Cornelia Hubertina Doff
(Buggenum, 1858 – Ixelles, 1942)

Détresse: «sentiment d’abandon, de solitude, d’impuissance que l’on éprouve dans une situation difficile et angoissante »... Le terme se distingue de misère ou de pauvreté par le fait qu’il s’agit d’un signe, d’une manifestation adressée à tout qui pourra la percevoir, sans certitude de trouver quelque écho. L’appel du corps, qui crie famine, se voit donc lié à celui de l’âme, dans le titre choisi par Cornelia Hubertina Doff pour son premier texte, publié par l’éditeur parisien Fasquelle. Jours de famine et de détresse paraît en 1911. Cornelia Doff, qui signe à dessein sous le diminutif Neel, a alors cinquante-trois ans, et derrière elle un lourd parcours de souffrances et de confrontations à l’indifférence, au rejet voire au mépris social. Le trajet de sa propre famille sert en effet de principale source d’inspiration aux pérégrinations et déboires relatés dans ce premier écrit.

La biographie de Neel Doff, rédigée avec souci de précision historique et souffle romanesque par Évelyne Wilwerth, nous apprend que cette auteur a vu le jour en janvier 1858 à Buggenum, une petite localité du Limbourg néerlandais, plus proche de la frontière belge – de Genk et de Liège – que d’Amsterdam. Sa mère, Catharina Pâques, née de père inconnu, descend d’ailleurs par sa propre mère d’une famille liégeoise catholique. Son père, Jan Doff, vient par contre de Frise, région septentrionale de la Hollande, bordée par la mer du Nord, et d’une famille protestante. Wilwerth note que le couple s’est marié selon le rite catholique et que le père a sans doute «renonc[é] alors au protestantisme ». Neel Doff a donc été élevée dans la pratique du catholicisme, qui rend un culte très imagé et parfois merveilleux aux Saints et à la Vierge, mais aussi imprégnée de culture protestante, qui valorise la lecture personnelle, la rigueur et la réflexion individuelle.

Le principe de conjonction paradoxale menant à l’instabilité constitue une trame du parcours familial et personnel. Cornelia naît en effet un an après le décès en bas âge d’une sœur qui portait le même prénom. Elle se voit là attribuer, dans la fratrie, la place d’une défunte. Même si ce type de nomination paraissait à l’époque tout à fait courant, il n’en reste pas moins que cette particularité a dû la marquer puisque les situations de sacrifie de soi, entre autres pour reprendre le rôle d’un être défaillant, se répéteront dans ses ouvrages même moins inspirés de sa propre existence. Le lecteur retrouve dans toute son œuvre divers exemples de filles belles et jeunes qui ne peuvent exister pleinement pour elles-mêmes, mais se sacrifient pour assumer les responsabilités de proches disparus ou déchus.

Le chemin de la famille Doff compte de nombreux soubresauts : les déplacements quelque peu chaotiques se succèdent, du sud des Pays-Bas à Amsterdam, puis d’Anvers à Bruxelles, avec dans chaque ville plusieurs déménagements à la sauvette pour échapper aux bailleurs ou aux créanciers. Tous ces détours expliquent sans doute la sensation de déracinement qu’exprimera l’auteur jusque dans ses dernières années. Elle ne pourra jamais vraiment s’attacher à la Belgique et continuera à idéaliser la Hollande, même après cinquante années d’existence et de brillante ascension sociale passées sur le sol du plat pays. Dans son dernier texte publié, elle se considère encore comme déracinée :

Amsterdam, la ville de mon enfance... ma ville... Pourquoi mon père nous a-t-il transplantés en Belgique où je ne me suis jamais adaptée, où je vis depuis soixante ans seule sans une intimité possible, où j’ai eu deux maris que j’ai toujours sentis d’une autre race, qui m’obligeaient d’avoir toujours mon arrière-boutique; tandis que ma ville aux canaux opulents, [...] ma ville où je comprenais chaque créature, chaque regard hostile ou ami, je faisais partie d’elle et d’eux.
Si j’y étais restée, j’aurais été servante, ouvrière d’usine, marchande de rue, oui, mais le soir, en rentrant dans ma rue ou dans mon impasse, j’aurais poussé un soupir d’aise de me savoir, de me sentir chez moi, parmi les miens, ayant les mêmes soucis, les mêmes aspirations.
...Oui...
Non je ne suis pas citoyenne du monde...
Je tiens de mon père, frison... viking... Je suis d’une tribu !

[…]

Neel Doff, « cette créature enfantine »
Un coup de coeur du Carnet

Frédéric Saenen, Le Carnet et les Instants

Index
Des Auteurs Des titres
Facebook