Nuage et Eau | Espace Nord

Nuage et Eau

suivi de Maman Jeanne

Par Daniel Charneux
Postface de Françoise Chatelain
Édition 2017
Genre Romans et récits
ISBN 9782875681409
N° Espace Nord 353
Pages 336
  • Version papier
  •   Broché, 12 x 18,5 cm
  • 9,00 €

Il s’appelle Ryōkan. Il est moine bouddhiste zen. Il aime la poésie, les animaux, les enfants. Elle s’appelle Teishin. Elle est moniale bouddhiste zen. Elle aime la poésie, les fleurs, la calligraphie. Alors, peut-être leurs chemins pourraient-ils se rejoindre un jour. Peut-être pourrait-elle entrer dans sa vie comme un galet ricoche sur l’eau, comme un nuage caresse l’horizon.

1900. La Belle Époque? Pas pour tout le monde. Veuve avec trois enfants, Jeanne cherche un service pour assurer leur entretien. Elle devient la servante d’un curé, dans un village à la frontière française. Croyant échapper au malheur, elle s’y précipite.

Dans ces deux romans complémentaires comme le Yin et le Yang, Daniel Charneux explore les thèmes universels de l’amour, de la « douleur de vivre » et de l’aspiration à la sérénité. Deux récits à lire comme on observerait la face claire et la face sombre d’un même astre : peut-être simplement la Terre ?

C’est dans un cri que nous entrons au monde. C’est dans un cri, parfois, que nous en sortons. Entre les deux, cette souffrance que l’on appelle la vie.

Ryōkan poussa son premier cri par une nuit d’hiver, en l’an 8 de l’ère Horeki, à la fin de l’année 1758 de l’ère chrétienne, dans le port d’Izumosaki, sur la côte nord du Japon. Il avait d’abord gardé le silence et semblait contempler les choses avec un étonnement inquiet. Mais la sage-femme lui tapota les fesses et il émit cette simple voyelle : « A ».

Il ne s’appelait pas encore Ryōkan mais Eizo. Tachibana Eizo, fils de Tachibana Inan. Au Japon, le prénom n’est pas donné une fois pour toutes à la naissance. Car au Japon, un homme naît plusieurs fois : quand il quitte le ventre de sa mère, quand il quitte l’enfance puis, s’il ressent l’appel de la Voie, quand il quitte sa famille pour embrasser l’état de moine.

L’hiver, Izumosaki s’effaçait sous la neige, et le ciel s’effaçait aussi, et même la mer. Mer, terre, ciel, tout devenait brouillard de neige, et beaucoup d’oiseaux mouraient. Et le duvet des oiseaux morts ne se distinguait pas du duvet de la neige.

L’été, les paysans d’Izumosaki travaillaient dans les rizières, pataugeant dans une eau boueuse, mangés par les sangsues, brûlés par le soleil. Que la récolte fût bonne ou mauvaise, le collecteur d’impôts en exigeait les deux tiers pour l’administration des shoguns ; les paysans se nourrissaient d’une soupe de riz et de radis qui ne tenait pas au corps, et beaucoup d’enfants mouraient.

En ce temps-là, les hivers étaient très rudes. Dès l’âge de douze ou treize ans, les filles se prostituaient pour vivre et, si un enfant leur venait, elles l’abandonnaient aux rivières ou aux marais.

Le père d’Eizo, Tachibana Inan, était myoshu d’Izumosaki. Le myoshu, dans l’administration des shoguns, remplissait les offices de maire et de collecteur d’impôts. Il dirigeait aussi le temple shintoïste. Tachibana Inan était un homme important mais il avait un grand défaut: il était poète.

Un jour que son père l’avait réprimandé pour une babiole abîmée, Eizo, l’air très fâché, l’avait fusillé du regard. Tachibana Inan, qui n’aimait pas les insolents, lui avait dit très sérieusement: « Prends garde, mon fils. Si tu regardes tes parents de ces yeux fixes et ronds, tu te transformeras en limande.»

Eizo connaissait bien la limande, ce poisson tout plat qui possède deux yeux du même côté du corps et qui abonde dans la mer du Japon. Mais il était têtu, si bien qu’il ne détourna pas le regard. À ce petit jeu, Inan n’eut pas le dernier mot. Il avait à faire, il quitta bientôt la pièce et fit part à sa femme de l’incident, lui confiant sa crainte qu’Eizo devînt un jeune rebelle dont ses maîtres ne pourraient rien tirer.

À la fin de la journée, quand on l’appela pour le repas du soir, Eizo était introuvable. Chacun s’inquiéta, on fit appel aux serviteurs, on fouilla la maison dans les moindres recoins : pas de trace de l’enfant.

[…]

POSTACE
de Françoise Chatelain

Daniel Charneux a commencé à publier des romans et nouvelles assez récemment. Comme beaucoup, il avait un peu touché à la poésie dans son adolescence et pendant ses études de philologie romane à l’Université de Liège, mais c’est la participation à un stage d’animation d’ateliers d’écriture à destination des professeurs qui a déterminé son passage à la fiction narrative. Ses premiers textes, Une semaine de vacance et Recyclages, sont écrits dans le prolongement de ce stage et basés sur des contraintes d’écriture, à la manière de Perec.

Les deux romans réunis dans ce volume ont connu un succès similaire: Nuage et eau a fait partie de la sélection du Prix Rossel et du Prix Rossel des jeunes en 2008 et Maman Jeanne a échoué de peu au Rossel des jeunes en 2009; tous deux ont également été sélectionnés par le comité du Prix des lycéens.

D’aucuns pourraient s’interroger sur la réunion en un seul volume de textes si différents tant par leur thématique que par leur écriture : quel rapport entre la vie d’un moine bouddhiste du passé et le drame d’une servante, engrossée par le curé dont elle est la bonne, et forcée à abandonner son enfant? Ce rapprochement n’est toutefois pas aussi curieux qu’il pourrait paraître à première vue.

La proximité dans le temps unit les deux textes. L’auteur, dans l’entretien qu’il nous a accordé, insiste sur le lien qu’il établit entre deux œuvres qui marquent sa maturité en tant que romancier – il parle « d’entité » –: « J’ai rédigé Nuage et eau (sans tenir compte du travail préparatoire ni de la révision) entre le 11 novembre 2007 et le 8 février 2008, et Maman Jeanne entre le 4 mars 2008 et le 6 avril 2008 », soit un mois d’écriture sans désemparer. Il pense avoir bénéficié de la « bienveillance » du roman précédent pour réussir ce tour de force, inhabituel chez lui. Ordinairement, en effet, il aime à prendre un moment de repos après la fin d’une œuvre: le temps d’attendre la publication, de voir le produit fini et de découvrir les premières réactions du public, avant de se lancer dans une nouvelle aventure littéraire. Or, ici, moins d’un mois se passe entre la fin de Nuage et eau et le début de Maman Jeanne.

Un autre point commun entre les deux œuvres est certainement leur appartenance au biographique. Il n’est pas rare que les romans de Daniel Charneux s’inspirent de personnages réels : c’est le cas, par exemple, de Marilyn Monroe dans Norma roman en 2006 ou de Thomas More dans More, un « essai-variations » paru en 2015. On pourrait presque croire que la présentation de la collection « L’un et l’autre » lancée par Gallimard en 1989 a été écrite en pensant à lui :

Des vies, mais telles que la mémoire les invente, que notre imagination les recrée, qu’une passion les anime. Des récits subjectifs, à mille lieues de la biographie traditionnelle.

L’un et l’autre : l’auteur et son héros secret, le peintre et son modèle. Entre eux, un lien intime et fort. Entre le portrait d’un autre et l’autoportrait, où placer la frontière ?

Les uns et les autres: aussi bien ceux qui ont occupé avec éclat le devant de la scène que ceux qui ne sont présents que sur notre scène intérieure, personnes ou lieux, visages oubliés, noms effacés, profils perdus.

En privilégiant cette voie, le romancier prend place résolument – bien qu’il ne s’agisse pas chez lui d’une volonté délibérée d’être dans l’air du temps – dans la littérature postmoderne qui voit se manifester un regain d’intérêt pour des histoires de vie: autofictions, récits de filiation, fictions biographiques... Si Nuage et eau relève de ce dernier genre, Maman Jeanne est clairement un récit de filiation, une « vie minuscule » dans la lignée de celles écrites par Pierre Michon. Daniel Charneux admire énormément ce dernier, qu’il a découvert assez récemment et dont il fait sienne cette déclaration: « Je n’ai pas besoin d’inventer des vies, des personnages. Il y a suffisamment de gens qui sont morts et qui attendent que l’on parle d’eux. » Même si cette position n’est absolue ni pour l’un ni pour l’autre.

[…]

Auteur
Daniel Charneux
Daniel Charneux vit dans le Hainaut depuis qu’il y est né, en 1955. Venu à l’écriture narrative au tournant du millénaire, il a publié sept romans, un recueil de nouvelles, deux recueils de haïkus et un « essai-variations »... lire la suite
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