L'Oiseau des morts | Espace Nord

L'Oiseau des morts

Par André-Marcel Adamek
Postface de Martine Demillequand
Édition 2016
Genre Romans et récits
ISBN 9782875681362
N° Espace Nord 222
Pages 144
  • Version papier
  •   Broché, 12 x 18,5 cm
  • 8,00 €

Un orage violent, un nid foudroyé, et voici que commence l’aventure d’une jeune corneille confrontée en un premier temps aux cruelles nécessités de sa survie d’oiseau, et fascinée ensuite par ses rencontres avec les humains, leurs bienveillances et vilenies. L’un d’eux parvient à l’apprivoiser et tente de lui inculquer la notion d’un langage.

Au moyen d’une écriture forte et poétique, Adamek a construit un roman initiatique proche des contes philosophiques voltairiens, tout en tissant une trame narrative qui maintient le lecteur en haleine.

I

Des premiers instants de la conscience, il me reste cette impression douce et terrible à la fois de flotter dans un suc tiède et onctueux, à l’abri des sons, des parfums et des couleurs tout en étant moi-même un son, un parfum et une couleur éphémères, d’une infinie simplicité. Les volumes et les formes me demeuraient totalement étrangers puisqu’autour de moi il n’était nul espace. Cependant, des flux légers m’apportaient de l’univers une étrange mémoire : je commençais à me souvenir de ce que je ne connaissais pas encore. Ainsi, je pouvais m’identifier à ce présage de vie soufflé dans une coquille opaque et accéder à une vague prescience de mon destin.

La grande déchirure s’est produite par un matin orageux. Un vent furieux faisait ployer notre arbre et de lourdes rafales, traversant les feuillages pourtant épais, vinrent s’abattre sur le nid au moment même de l’éclosion. Mère forma de ses ailes une voûte pour nous protéger, mais il était déjà trop tard ; des trombes d’eau avaient dilué l’argile qui maçonnait l’assemblage de racines. Le nid se disloqua presque entièrement et la couvée s’abîma au pied de l’arbre. Moi, j’étais resté accroché au creux d’une fourche étroite que formaient deux branches. Mère m’avait emprisonné de ses griffes, plantées profondément dans l’écorce. Elle poussait d’âpres cris que surmontaient les craquements de l’orage. Autour de nous passait et repassait l’ombre silencieuse de Père, tandis qu’une pluie d’éclairs bleuâtres balayait la forêt.

Quelques minutes à peine après mon avènement, à l’instant où j’aurais dû reposer contre les flancs de mes frères et recevoir au fond du bec les premières liqueurs de vie, je me trouvais cloué à l’écorce nue, les entrailles glacées, l’œil transpercé de fulgurances. Une infortune aussi précoce pouvait être l’augure de quelque obscure malédiction. Pourtant, cette violente venue au monde allait exercer les effets naturels les plus bénéfiques sur la suite de mon existence.

Réduit de moitié, le nid fut rebâti hâtivement sur une branche plus basse, moins sensible aux balancements du tronc et protégée par plusieurs étages de feuilles. Il n’était pas mastiqué d’argile ni de crottin mais simplement assemblé de ramilles entrelacées.

Mère m’y transporta du bout des serres et m’y déposa avec une certaine rudesse. Aussitôt après, mon gosier fut gorgé de larves à demi broyées, en quantité telle que je faillis suffoquer.

Les chasses, les récoltes et les rapines de mes géniteurs, dont le produit devait nourrir toute la couvée, me furent entièrement dévolues. Mes pauvres frères en s’écrasant au sol m’avaient assuré une prospérité sans partage. J’engraissai effrontément, sans jamais devoir pousser le moindre cri pour que la becquée me fût offerte. Rien ne m’était disputé, ni la chenille pulpeuse au ventre grésillant, ni la saveur doucereuse du froment germé, ni l’œuf maraudé à l’aurore, transporté à la pointe du bec et déversé goutte à goutte.

Parfois, un poussin blond, un caneton au duvet oconneux, un friquet nu et rose, assommés d’un coup de bec avant d’avoir été enlevés, se réveillaient dans notre nid au moment du dépeçage. À leurs piailleries brèves et stridentes succédaient l’odeur timide de leur sang et le goût suave de leur chair qui eurait encore la coquille. Parfois, c’était la charogne d’une carpe ou d’un lapin que l’on ramenait, morceau après morceau, sur les bords du nid, non pas pour m’en gaver mais pour m’accoutumer aux senteurs létales et exercer mon œil à surprendre les vers blancs.

[…]

POSTACE
de Martine Demillequand

Passage éphémère. Vol fugace au gré des vastes espaces aériens, découverte de l’altérité des espèces et recherche éperdue d’un fil alimentaire. Tel est le trajet du narrateur-volatile.

Et puis les rencontres, au gré du temps, avec les oiseaux mais aussi les humains, passés au crible du regard curieux – tantôt confiant tantôt méfiant, noir ou éclatant miroir de l’humanité –, capturés par l’objectif oculaire d’une corneille. L’« Oiseau des morts » fait-il partie de ces personnages dont parle Frank Andriat à propos d’Adamek, pareils à ceux que nous «portons en nous, dont nous laissons parfois sortir des bribes dans nos enthousiasmes et nos colères » ? Une approche de l’humanité – et des paysages que la corneille traverse et marque de son empreinte – par la caméra-chambre noire subjective de l’oiseau, tel est le projet d’André-Marcel Adamek dans son court roman, L’Oiseau des morts, publié conjointement au Castor Astral et chez Bernard Gilson en 1995.

En une narration homodiégétique, à la manière d’un récit de vie, le roman emprunte d’abord une forme mémorielle – le narrateur évoque ses origines, son éclosion – et se clôt en une double formulation: une apostrophe interpellant Barbelune (chapitre IX) et ce moment particulier où l’écriture des faits rejoint dans le temps suspendu, à la manière d’un continuel présent, l’instant de leur déroulement (chapitre X).

Qui est l’homme qui prend ici la « plume » ?

Adamek – de son vrai nom André-Marcel Dammekens –, écrit : « naître dans l’Entre-Sambre-et-Meuse en 1946, vivre avec mes deux sœurs entre un père cheminot flamand et une mère normande dans une minuscule maison [...]. Engueulades entre mes vieux. Humiliations à l’école [...]. Premiers poèmes. Envie folle de rencontrer Jean Giono ». Entre un départ pour Manosque, la fabrication de jouets et la publication de quelques nouvelles dans le quotidien La Dernière Heure, Adamek se rend très vite compte qu’il ne pourra vivre de cette seule plume, et qu’en plus, il se sent mal à l’aise dans une quelconque rencontre médiatique. Son œuvre est pourtant appréciée, ses romans réédités, traduits dans plusieurs langues et couronnés de nombreux prix. Au fond, l’oiseau-narrateur du roman ici présenté est la figure en écho, en miroir de cet homme vagabond des paysages et des gestes: métaphore-kaléidoscope.

Tout d’abord, ancrer Adamek dans l’histoire des lettres belges implique de songer aux traditions médiévales. Les légendes du terroir sont inscrites dans cette histoire littéraire, qui reflète également depuis les années 1960 la séparation socio-économique du nord et du sud du pays. Selon Klüppelholz, au milieu de ces tonalités littéraires particulières, l’œuvre d’Adamek occupe une place toute singulière, «explorant [...] mythes personnels et [...] arpentant paysages intérieurs ».

Ensuite, situer Adamek dans son temps peut se faire au travers du prisme combinant d’une part la complexité tout en fragments du monde environnant, dispersé et d’autre part, le privilège et la grâce d’appréhender l’univers à partir d’un village. En effet, pour qui cherche des traces de l’homme comme on guette des empreintes du passage d’un oiseau dans la neige de l’hiver – «le terrier était toujours vide et l’odeur même de Plume Jaune avait disparu » (p. 33) –, elles ne sont pas invisibles : il s’agit de procéder à la manière d’un enquêteur, de glaner quelques informations comme l’on part en cueillette. L’oiseau de son roman survolera îles et territoires tout en retrouvant dans ses gîtes divers, à maintes reprises, la forme protectrice du nid dévasté, dès avant sa venue au monde, par la tempête. S’adapter, vagabonder, partir et revenir en un point, avec le souci constant du quotidien – s’alimenter : tels sont les axes sur lesquels se bâtissent la vie et la fiction d’André-Marcel Adamek.

[…]

Auteur
André-Marcel Adamek
Les romans d’André-Marcel Adamek (1946-2011) ont remporté de nombreux prix et ont été largement traduits : Le Fusil à pétales (prix Rossel, 1974), Un imbécile au soleil (prix Jean Macé, 1984), Le Maître des jardins noirs, Le Plus Grand... lire la suite
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