Les Candidats | Espace Nord

Les Candidats

Par Yun Sun Limet
Postface de Véronique Bergen
Édition 2016
Première édition 2004
Genre Romans et récits
ISBN 9782875681324
N° Espace Nord 349
  • Version papier
  •   Broché, 12 x 18,5 cm
  • 8,50 €

«Si vous lisez ces lignes, c’est qu’un événement improbable, impensable aura eu lieu: notre mort accidentelle à tous les deux, simultanée ou à peu de temps d’intervalle. C’est pourtant une crainte qui nous hante. Et si un tel malheur devait se produire, c’est à Jean et Marie que nous pensons d’abord. C’est pour eux que nous écrivons cette lettre, afin qu’ils soient confiés à une famille amie qui les élève comme ses propres enfants. [...] Notre tristesse est infinie à l’idée que cette lettre puisse un jour être lue. Nous croyons que Jean et Marie ont été heureux avec nous et espérons qu’ils continuent de l’être malgré notre absence.»

Les Candidats, à travers la voix des amis pressentis par les signataires de cette lettre, raconte une histoire de perte, de deuil et de la vie telle qu’elle (s’en) va, d’amitié aussi et d’accomplissement. Un roman à quatre voix qui reprend cette «crainte qui nous hante» tous, d’une manière sobre et entêtante.

Ils sont là. Dans leur manteau de laine noire, certainement acheté pour la circonstance. Il faut bien habiller le chagrin, le représenter, et leur grand-père les a voulus ainsi, serrés l’un contre l’autre, noirs, raides. Ils ont chacun jeté une rose blanche. D’abord Jean puis Marie. On leur a dit : maintenant, prenez une rose du panier posé près du trou. Ils ont obéi et ont jeté la fleur. S’en souviendront-ils ? Oui, sans doute, la rose blanche de la chanson. Les autres suivent, prennent une fleur et la jettent dans le vide.

Lorsqu’ils m’ont vue arriver chez eux, avant la levée des corps (des corps, oui, cela se dit peu), ils ont souri, se sont rappelé que je suis une amie de leurs parents, des goûters et des pique-niques, comme quand je venais, avant, les voir, voir leurs parents, parler dans la cuisine et leur demander comment ça va à l’école. Et puis ils se sont refermés. Augustin était resté à la maison. J’avais pensé que je l’excuserais auprès de ses petits copains. Mais je n’ai rien dit et je me suis jointe aux autres, parents et amis, j’ai salué leur grand-père maternel et leur grand-mère paternelle. Je ne voulais pas paraître déplacée, je n’ai pas été très démonstrative. Ils appartiennent à leur famille, leurs oncles et tantes, leurs cousins. Et pourtant, je crevais d’envie de les soulever et de les serrer.

Ils n’ont pas pleuré. Ils ont assisté à tout sans pleurer à aucun moment. Et ils regardent à la dérobée les sanglots de leurs grands-parents. La messe, la sortie des cercueils, l’un à côté de l’autre, ils se tiennent chacun derrière un des cercueils. Marie a un peu vacillé, reprise par sa grand-mère. Ils auront le souvenir de cette foule, le sentiment qu’il s’agissait bien d’une foule qui suivait leurs parents jusqu’au cimetière. Et chez eux, le silence des pièces, pendant l’inhumation, l’immobilité des objets, leurs collections, les photos où ils sourient encore en silence sur les murs, la maison qui sera vendue sans doute, leurs vêtements dans les placards, ses robes à elle, sa robe de mariée peut-être aussi, pliée soigneusement dans un papier de teinturier, pendant que la terre tombe, que la foule quitte le cimetière et serre la main de la famille, alignée, comme au peloton d’exécution, la foule embrasse les enfants et, parmi elle, moi aussi, je finis par les embrasser, en pleurant. Comment s’imaginer que cette chose-là arriverait, moi les embrassant, eux, après d’autres membres de leur famille, sur une allée de cimetière, sous une forte lumière qui fait plisser les yeux, seuls au monde.

Augustin a voulu leur faire un dessin. Il a tracé un grand soleil et les a représentés en dessous, le soleil semble les dévorer et le sol rouge qu’il a figuré sous leurs pieds les brûle. Il a commenté sur un ton faussement enjoué: comme ça, ils comprendront que le soleil continue de briller même s’il fait froid. Crois-tu vraiment qu’il faut leur donner ? Non, peut-être pas. Augustin a presque l’âge de Marie.

Nous avons des gelées exceptionnelles pour cette fin d’hiver. Le matin, les champs sont blancs de givre. Et la radio répète inlassablement : températures records, il faut remonter à février 1967 pour trouver de telles mesures. Je ne peux m’empêcher d’avoir cette pensée banale : ce froid, c’est leur saison, on s’en souviendra, il faisait si froid, nos cœurs sont glacés. Il faudrait que j’appelle Patrick. Mais les décalages horaires ne rendent pas la chose facile. Il rentre après-demain. Je me couche tôt. Augustin est à peine endormi que je pense à aller au lit, moi aussi. Je crois que j’en veux à Patrick d’être absent, de n’avoir pas écourté son séjour pour l’enterrement. Il n’a pas voulu assister à ça en vérité, et je me retrouve toute seule, à dormir pour oublier. Il arrivera en pleine nuit, en taxi depuis la gare, la carcasse de leur voiture ne sera plus là, il sera fatigué par le long voyage. Je ferai semblant de dormir.

[…]

POSTACE
de Véronique Bergen

Dispositif narratif. Structure polyphonique

Avec la publication en 2004 de son premier roman Les Candidats, Yun Sun Limet fait une entrée remarquée dans le monde des lettres belges, donnant à entendre une voix singulière, un chant polyphonique aux teintes subtiles et graves. Le dépli thématique du livre est trompeur. Sous une apparence sobre, concise, la construction offre des mondes enroulés, des niveaux de sens diffractés qui enivrent le récit. Par touches impressionnistes, l’auteure née à Séoul, arrivée en Belgique à l’âge de trois ans et demi, délivre le récit d’un drame et de son après, arpentant les terres de l’absence, du hasard, du jeu des possibles que dessine la vie. Le dispositif narratif choisi se tient à la hauteur de l’originalité de son motif : un couple lègue à leurs amis proches un curieux testament écrit dans l’espoir de rester à jamais inopérant. Prescience ? Précaution minutieuse en faveur de leurs enfants si jamais ils venaient à disparaître accidentellement ? Témoignage vibrant quant à la nécessité d’assurer, en leur absence, la meilleure vie possible à leurs deux enfants, Jean et Marie? Le récit s’enroule autour d’un pacte légué par les parents de Jean et Marie à quatre couples d’amis proches. La tragédie résonne comme un coup de tonnerre qui va bouleverser les quatre couples en question. Une simple lettre déposée chez le notaire, écrite avant le drame, modifie à jamais leur vie. Une lettre rédigée afin précisément de riposter au malheur si jamais l’irréparable se produisait, à savoir leur mort, leur disparition accidentelle. Hantés par la peur de décéder en laissant orphelins leurs enfants Jean et Marie, ils désignent, dans un ordre précis, les couples d’amis à qui ils demandent d’adopter leurs deux enfants.

Quatre couples sont désignés à l’adoption. La haute tension dramatique du récit s’origine dans le testament, véritable catalyseur mettant en mouvement la trajectoire de la fiction. Le lecteur est contemporain du séisme que vivent les enfants et les futurs candidats à l’adoption. D’emblée, le lecteur est happé dans le dispositif qui fait des familles élues les dépositaires d’une requête. D’emblée, la ligne de crise que rencontrent les protagonistes ricoche sur celle qu’éprouve le lecteur.

La réunion chez le notaire met chacun face à ses responsabilités. Un appel à l’aide est lancé, les consciences s’éveillent à la sollicitation qui leur est faite de respecter la volonté des disparus. Ici, elle ne sera pas respectée.

Par le jeu du quatuor de voix, c’est bribe par bribe que nous reconstituons le puzzle. Le même événement tragique se voit diffracté en un perspectivisme de voix. La lettre testament déstructure l’équilibre des quatre couples mais la façon dont elle transformera leur existence offre de multiples visages. André Malraux parlait, à propos du Sanctuaire de Faulkner, de «l’irruption de la tragédie grecque dans le roman policier». Avec Les Candidats, nous évoquerons l’irruption du destin, du hasard dans des partitions existentielles. En son sillage, ce que les journaux réduisent à un simple fait divers délivre une plongée dans les zones inconscientes, les sous-bois de l’existence. Le cataclysme passe autant par la mort brutale, violente, imprévisible des parents de Jean et Marie, victimes d’un accident de voiture, que par les conséquences au long cours déposées par le testament. Deux êtres, Jean, âgé de huit ans, Marie, âgée de quatre ans, sont livrés à l’incompréhensible : la perte de leurs parents et leur vie remise dans les mains d’une des quatre familles choisies.

C’est l’énigmatique convergence d’une disparition et d’un legs prenant les couples au dépourvu qui entraîne le récit dans des abîmes de questionnements. Pas à pas, nous suivons les signes de tremblement, de remise en question, les bifurcations auxquelles les couples sélectionnés sont soumis. Chacun d’entre eux a à répondre à une demande à laquelle ils ne s’attendaient guère, pour laquelle ils n’ont pas été consultés.

[…]

Auteur
Yun Sun Limet
Yun Sun Limet est née à Séoul, en Corée du Sud. Après avoir longtemps vécu en Belgique, elle s’est installée à Paris. Les Candidats (La Martinière, 2004) est son premier roman. Elle a depuis écrit d’autres romans ou récits (dont le... lire la suite
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