Dans la gueule de la bête | Espace Nord

Dans la gueule de la bête

Par Armel Job
Postface de Frédéric Saenen
Édition 2016
Première édition 2014
Genre Romans et récits
ISBN 9782875681317
N° Espace Nord 348
Pages 336
  • Version papier
  •   Broché, 12 x 18,5 cm
  • 9,00 €

Qu’est-ce qu’elle peut bien y comprendre, Annette, à ces rendez-vous du mercredi après-midi, à l’abri des regards indiscrets, chaperonnée par des bonnes sœurs au regard doux et préoccupé ? Peut-être que si elle ne s’appelait pas en réalité Hanna, peut-être que si elle n’était pas juive, la llette pourrait voir ses parents autrement qu’en catimini...

Le peuple de Liège a beau renâcler devant la rigueur des lois anti-juives, les rues de la ville, hérissées de chausse-trapes, n’en demeurent pas moins dangereuses. Un homme, en particulier, informateur zélé de l’occupant allemand hantant les bas-fonds de la cité, exilerait volontiers les parents d’Hanna vers des cieux moins cléments. Mais la trahison ne vient pas toujours du camp que l’on croit.

Comment réagissent des gens ordinaires confrontés à une situation extraordinaire ? Quelle est la frontière entre le bien et le mal, entre un héros et un salaud ? Inspiré de faits réels, Dans la gueule de la bête saisit toutes les nuances de l’âme humaine, tour à tour sombre et généreuse, et invite chaque lecteur à se demander : « Et moi, qu’au- rais-je fait pendant la guerre ?»

C’est une petite cour carrée inondée de soleil, un jour de printemps, l’après-midi. Trois côtés sont fermés par des façades en brique percées de hautes fenêtres à meneaux. Le quatrième est un mur bas en grès, derrière lequel on entend régulièrement le fracas d’un tramway et sa cloche. C’est par là que le soleil se répand

Dans cette cour, une dizaine d’enfants jouent. Ils ont à peu près le même âge, quatre ou cinq ans. Tous, garçons et filles, portent une sorte de petite salopette bleue. Deux, les genoux dans la poussière, empilent de gros cubes en bois, deux enfourchent à tour de rôle un vélo à trois roues, quelques autres, autour d’une bassine, transvasent l’eau d’un seau cabossé en poussant des cris qui ricochent dans l’enceinte; un, à l’écart, pleure dans les bras d’une bonne sœur assise sur un banc près de la porte.

La sœur est habillée en vraie sœur, une robe noire jusqu’aux pieds, assez seyante parce que bien prise à la taille, un plastron blanc sur la poitrine sous lequel pend un christ en étain, une coi e, mais qu’elle a repoussée jusqu’au milieu du crâne, à cause de la chaleur inatten- due de cette journée. De cette façon, on lui voit des mèches brunes coupées à la six-quatre-deux qui rebiquent au-dessus de son front, étonnées peut-être de se trouver à découvert.

La tête de l’enfant occupe une moitié du plastron sur lequel, de près, on pourrait observer les mouillures qu’ont laissées les larmes les plus volumineuses. La sœur passe sa main blanche dans la tignasse en désordre et murmure : « Ce n’est rien, ma chérie, ce n’est rien ! »

En même temps, elle garde un œil sur les autres, en particulier sur les transvaseurs, à qui elle a défendu naïvement de s’éclabousser. Comme par un fait exprès, l’eau s’évade sans arrêt des tasses en fer-blanc qui servent au transport, ce qui met les enfants dans une telle joie qu’elle n’a pas le cœur de les rabrouer. Elle aurait même tendance à rire avec eux chaque fois qu’un aspergé – pas au point de pleurer – se récrie gaiement.

La seule vraie victime, elle la serre contre elle. Elle a reçu une pleine giclée au milieu de la figure au moment où elle reniflait. L’eau a remonté ses narines et lui a provoqué une terrible quinte de toux qui a amorcé ses larmes. Ensuite, elle n’a eu qu’à se laisser aller. Les enfants ont un faible pour les douceurs du chagrin. Pourquoi laisseraient-ils s’échapper un prétexte lorsqu’il se présente?

Encore que celle-ci en général soit courageuse. Elle pleure même si peu que la sœur quelquefois s’est inquiétée de son indifférence. Serait-elle insensible? À cause de ses origines peut-être. Il est possible qu’il existe des races plus coriaces que d’autres, du fait de leur long passé de malheur. Il faut redoubler d’affection pour elle.

C’est pourquoi la sœur ne s’exaspère pas des longs sanglots contre sa poitrine, qui semblent se relancer eux-mêmes, sans raison désormais, par une sorte d’emballement. Elle serait presque tentée de les encourager, de souffler à l’oreille de l’enfant: «Pleure, Annette, pleure de tout ton cœur, ma chérie, profites-en, pleure, pleure ! »

Maintenant, la porte à côté de laquelle la sœur est assise s’ouvre. Une autre religieuse apparaît, beaucoup plus âgée, le visage tanné, les joues couturées de rides qui s’entrecoupent, comme si le temps, au lieu de la ravaler, s’était amusé à lui bretteler la face.

« Sœur Thérèse, votre coiffe !
– Oh, pardon, ma mère, il fait si chaud...
– Ce n’est pas une raison.»

Elle réprimande sans conviction, pour le principe, parce qu’elle est la supérieure vraisemblablement, mais elle ne regarde même pas sœur Thérèse. Seulement l’enfant enfouie contre son sein.

«Qu’est-ce qu’elle a, cette petiote? – De l’eau dans les trous du nez.
– Donnez-la-moi. Je venais la chercher justement. »

La jeune sœur prend l’enfant sous les bras et la dresse contre ses genoux. Depuis que la supérieure est là, elle ravale ses larmes du mieux qu’elle peut. Ses yeux noirs brillent comme du charbon mouillé. Elle a le teint mat, assez dans les tons de la supérieure, mais en frais. Un jour, elle sera peut-être comme elle. En attendant, ses joues enfantines sont veloutées autant que des fruits mûrs. On en mangerait, non sans les laver toutefois, car les larmes ont délayé sur sa peau la poussière de la cour.

[…]

POSTACE
de Frédéric Saenen

Du moindre mal au Mal absolu

Depuis la parution de La Reine des Spagnes en 1995 chez L’Harmattan, Armel Job s’est imposé comme une figure incontournable des lettres francophones de Belgique, et son œuvre aux intrigues élaborées séduit désormais un très large public, depuis les lycéens jusqu’aux adultes. Qu’ils revisitent les heures tourmentées du passé national, qu’ils s’enracinent dans les Ardennes et en mettent en scène le petit peuple ou le bas-clergé, qu’ils aient pour protagonistes une mère dont le bébé disparaît, un mari se supposant cocufié par son épouse adorée, un couple d’amoureux d’origine turque en prise avec la tradition du mariage arrangé ou une actrice de théâtre jalousée et manipulée, ses romans sont autant de thrillers métaphysiques (non dénués d’humour) dont les questionnements transversaux portent sur le distinguo entre responsabilité et culpabilité, le cas de conscience et le poids du secret, les valeurs qui structurent autant qu’elles oppressent l’individu, les interdits qu’il faut parfois se faire un devoir de transgresser, enfin la foi comme cheminement vers la connaissance intime de soi et de l’autre.

La part historique et authentique du roman

Onzième titre publié depuis 2000 chez l’éditeur parisien Robert Laffont, récompensé par le Prix Marcel Thiry en décembre 2014, Dans la gueule de la bête revient, quant à lui, sur le problème du Mal tel qu’il s’est posé à la civilisation occidentale après la chute du Troisième Reich. Situé à Liège en 1943, année du grand tournant de la Seconde Guerre mondiale, le récit prétend moins offrir une vaste fresque de ces temps sombres que d’entremêler les tragédies vécues par quelques individus aux prises avec une situation historique qui les dépasse, qui les dévore.

En avertissement, l’auteur précise d’emblée que si « [l]es faits qui constituent ce roman sont imaginaires, ils ne sont pas faux ». Armel Job s’est notamment appuyé, pour l’aspect documentaire de son travail, sur la somme du spécialiste Thierry Rozenblum, Une cité si ardente, parue chez Luc Pire en 2010. La question de savoir si Dans la gueule de la bête est un roman historique à part entière trouve une part de sa réponse dans cet avant-dire.

S’il existe bien des étiquettes génériques en littérature, il n’y a pas à proprement parler de genre «pur». La richesse du roman, entendu dans une acception large, tient justement à cette marge de liberté entre réel et vérité dans laquelle s’autorise à évoluer l’écrivain. Aragon avait forgé, pour qualifier cet art subtil, l’oxymore du «mentir-vrai». Cet artifice, si habile soit-il, ne fait pas toute la littérature ; encore s’agit-il de l’assortir d’un «écrire-juste». Car, pour obtenir un roman historique, il ne suffit pas de dépeindre un décor vériste, de rameuter une galerie de hauts personnages et de tracer une ligne du temps parfaitement millimétrée sur laquelle s’ente la ction. Il faut en outre rendre l’atmosphère d’une époque, et la faire coïncider avec les gestes, les identités, les caractères, les sentiments et les mouvements intérieurs des (anti-) héros à qui l’on prête vie.

Les femmes et les hommes composant le personnel romanesque de Dans la gueule de la bête empruntent des rues ou se rencontrent sur des places que l’on peut encore situer aujourd’hui sur un plan, ou qui sont visibles sur des archives photographiques ou filmées qui n’ont pas encore un siècle. Les voici arpentant le boulevard de la Sauvenière, le quartier Sainte-Marguerite ou les abords de la place Saint-Lambert, franchissant l’huis de l’église Saint-Christophe, de la maternité de l’hôpital de Bavière ou d’un café aux alentours de la Grand-Poste, ânant sur les berges de la Meuse... Cette géographie scrupuleusement respectée ne gagne pourtant en relief et en densité que lorsque l’auteur, au détour d’une brève allusion, saisit le climat pesant de suspicion généralisée, proche de la psychose, qui y règne : « Dans cette ville, chaque passant sur le trottoir peut se révéler un ennemi juré aussi bien qu’un ami insoupçonné. Par quel moyen les distinguer?» (p. 28) Les rues se peuplent alors de passants intranquilles, qui préfèrent marcher le regard en dessous plutôt que de croiser la pupille inquisitrice d’un malveillant ou d’un possible dénonciateur. Puis il y a les uniformes et les véhicules des soldats allemands, qui ajoutent au tableau d’inquiétantes taches vert-de-gris.

[…]

Auteur
Armel Job
Armel Job est né à Durbuy en 1948. Licencié-agrégé de philologie classique, il est directeur du collège de Bastogne et un auteur confirmé dont les romans ont été couronnés par de nombreux prix. Il a publié notamment, chez Robert... lire la suite
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