Escurial / Barabbas | Espace Nord

Escurial / Barabbas

Par Michel de Ghelderode
Postface de Michel Autrand
Édition 2016
Genre Poésie et théâtre
ISBN 9782875680945
N° Espace Nord 9
Pages 192
  • Version papier
  •   Broché, 12 x 18,5 cm
  • 9,00 €

Le roi d’Escurial ne supporte pas d’entendre ses chiens hurler à la mort, tandis que sa femme agonise. Il demande à son fou de le faire rire, mais Folial ne peut que pleurer la reine, qu’il aime. Dans la grande tradition carnavalesque, roi et fou vont échanger leur rôle, le temps d’un jeu cruel où le dévoilement de la vérité préludera à l’exécution du plus faible.

Barabbas ne renie rien de ses méfaits, qui sont l’expression de la révolte la plus haute. Mais sa confrontation avec Jésus donne à sa violence une autre dimension. Il prend la tête d’une émeute populaire, au nom de celui qu’on a crucifié à sa place et qui voulait tout chambarder.

Une salle dans ce palais d’Espagne. Éclairage de souterrain. Le fond, d’opaques tentures perpétuellement agitées par des souffles et montrant des traces de blasons effacés. Au centre de cette salle, il y a des marches vétustes, recouvertes de tapis troués, qui conduisent très haut – à un trône bizarre et comme en équilibre : un trône de fou persécuté se complaisant dans cette solitude funèbre, dernier fruit d’une race malsaine et magnifique...
Quand s’ouvre le rideau, le roi, effondré sur le trône, se tient les oreilles et gémit désagréablement, tandis qu’au dehors hurlent à la mort – longuement et sans reprendre haleine – des chiens désespérés. Jurons et claquements de fouets ponctuent cette cacophonie désolante, que le roi essaye de ne plus entendre.


Le roi. – Égorgez les chiens, toutes les meutes ! Assez ! Assez ! C’est crispant ! C’est horrible ! Noyez les chiens ! Tuez les chiens et leur intuition! Assé-é-é-éez!... (Il se lève et chancelle.) On veut m’épouvanter. On veut que je perde la raison, ma raison royale! Et qui régnerait? On fait comploter les chiens, car les hommes ne l’osent... (Les abois redoublent.) Miséricorde ! Chiens de nuit ! Chiens de vent ! Chiens de peur ! Chiens... (Il descend quelques marches.) Folial ? maître des bêtes, ordonne que ça finisse. L’ordre du roi!
Voix, dehors. –... du roi!... Folial?... que ça nisse...
Autres voix. – Hé!... Kouch!... Pchût!...

Les chiens se taisent.

Le roi. – Mes chiens? II a tué mes chiens, mes meutes!... Mes beaux chiens!... Folial, les chiens n’aiment pas la Mort. (Il geint.) C’est une bien grande injustice que la Mort puisse entrer dans les palais du roi. Il fallait lâcher les meutes sur elle. Ah ! mes pauvres chiens égorgés !... (Le moine est entré. Le roi l’aperçoit.) Non, non, non, non... Pas toi ! Les sentinelles plutôt, pour arquebuser ce squelette qui se glisse dans les cheminées !
Le moine, à voix blanche. – Votre Majesté... Le roi. – Silence!
Le moine. –...!
Le roi. – Quoi?
Le moine, tombant à genoux. – Votre Majesté...

Il bredouille.

Le roi, s’agenouille devant le moine. – Je vais te le dire. (Imitant le moine.) Votre Majesté ne doit pas se lamenter encore. Rien ne peut hâter ni retarder l’heure que Dieu seul connaît. Que Votre Majesté se résigne et courbe la tête et s’initie aux aspects du malheur imminent... Continue, capuchon!

Le moine, la gorge sèche. – Votre Majesté sait que la foule, les prêtres, le royaume entier sont agenouillés comme nous le sommes. (Levant un bras dans un effet oratoire.) Ah!... (Et laissant tomber le bras.) Ce serait une immense charité, une action sainte que de laisser sonner les cloches, de lever l’interdit que Votre Majesté a lancé contre les cloches... (Il se dresse)... comme des criminelles qui ont heurté les tympans délicats de Votre Majesté, les cloches qui annoncent au Ciel joies et douleurs terrestres... Votre Majesté ?...

Le roi, se dresse, hors de lui. – Non, non, non, non, non !... Plus de cloches ! Égorgez les cloches ! Elles ont battu pendant des nuits et des jours. Étranglez les sonneurs !... (Outré.) Tant de cérémonial pour mourir?... Moine, je ferai rompre les flancs à tes cloches. Elles ont battu dans ma tête. Ma tête est pleine de chiens et de cloches. Nous mourrons bien sans cloches dans ce palais. Nous irons sans cloches et sans les prières de la populace pourrir pompeusement dans les cryptes armoriées de ce palais. On marche sur les morts, ici ! Ça pue la Mort, ici !... Vous aimez la Mort et son odeur et ses fastes!... Moine, n’es-tu pas ce squelette baladeur qui me hante, sous un froc?... (Il rejette le capuchon du moine, dont paraît le visage blanc, yeux baissés. Le roi se calme.) Allez à votre devoir. Le roi ne veut plus de carillons. C’est dit !... (Le moine sort à reculons, comme un automate. Le roi se promène et monologue.) Des cloches... Des chiens... La Mort... Cauchemar!... La Mort... Des cloches... Des chiens!... Aux clochers, en berne, les drapeaux du cauchemar... Les chiens mordent les cloches. La Mort souille mes palais... (Saccadé.) Fabriquez un cercueil d’ébène, inventez des épitaphes fastueuses... Ci-gît !... Pleurez, priez, dressez des catafalques, prenez le deuil, donnez aux courtisans des masques et des mouchoirs, faites de votre mieux, faites vite, mais délivrez-moi de cette agonie ridicule !... Comme s’il ne trépassait pas chaque heure des femmes et des femmes qu’on jette aux charniers, dans la chaux, sans trompettes, hé !... (Brusquement calmé.) Il faudra que je pleure aussi, que je prie, que je blêmisse. Quelque acteur devrait me l’apprendre. Où sont mes acteurs? Un roi doit paraître sensible, au cours du spectacle de sa noble existence. Que dirait l’Histoire qui donne aux rois des surnoms, ainsi qu’aux forçats? (Il se tourne vers la cloison de gauche.) Viens ?... (Le moine entre.) Toi qui habites les cloisons, écoute la volonté du roi... (Avec une humilité simulée.) Je veux qu’on sonne les cloches, mais doucement, doucement ; de petits glas, de tout petits glas pour les petits tympans de Sa Majesté... (Le moine veut sortir. Le roi le retient.) Où donc en est cette agonie? Cette agonie solennelle, longue comme un acte de tragédie ?..

[…]

POSTFACE
de Michel Autrand

Le théâtre de Michel de Ghelderode

Après Maeterlinck à la fin du XIXe et au début du XXe siècle, très peu de temps après Crommelynck dont les pièces sont contemporaines de la première partie de la production théâtrale de Michel de Ghelderode, naît avec l’auteur d’Escurial et de Barabbas, au lendemain de la Grande Guerre, pour le théâtre belge d’expression française, une nouvelle étoile de première grandeur dont les feux et la fécondité prolongée jusqu’au milieu de notre siècle finissent par faire pâlir la gloire de ses prédécesseurs.

Adémar Mattens, par son année de naissance, 1898, appartient à la même génération qu’Artaud et les grands surréalistes français comme Breton ou Eluard. Sa vie est très vite celle d’un malade et d’un fonctionnaire à l’Administration communale de Schaerbeek si bien qu’à partir de sa première pièce, La Mort regarde à la fenêtre, représentée en 1918 (année où pour la première fois il signe des textes Michel de Ghelderode), la cinquantaine de pièces qu’il écrit su t à lui tenir lieu de biographie. Il compose d’abord, outre des récits comme L’Histoire comique de Keizer Karel ou L’Homme sous l’uniforme, de courts textes dramatiques marqués par l’influence du premier théâtre de Maeterlinck, avec des aspects plus personnels de démesure grinçante et de ricanement: ce sont essentiellement Piet bouteille (1918), Les Vieillards (1923) et Le Cavalier Bizarre (1924). Très marqué par les marionnettes de la Cour des Miracles bruxelloise, « les Marolles », il écrit aussi, à peu près à la même époque, plusieurs pièces «reconstituées d’après le spectacle des marionnettes», images grotesques ou mystiques violemment colorées où le verbe est aussi dru qu’élémentaire. La plus célèbre est Le Mystère de la Passion de Notre Seigneur Jésus Christ (1924). Cette inspiration folklorique et brutale ne cessera plus désormais, sous une forme ou sous une autre, de nourrir toute la création ghelderodienne.

Suivent alors deux pièces, La Mort du Docteur Faust (1925) et Don Juan ou Les Amants chimériques (1926), qui occupent une place à part dans l’œuvre de l’auteur par la part qu’y prend l’expérimentation et l’utilisation de techniques expressionnistes à la mode comme le cirque et le music-hall. Il n’était pas inutile que Ghelderode fit ces gammes éclatantes avant la rencontre de Johan de Meester, metteur en scène du éâtre populaire amand qui lui commande Images de la vie de saint François d’Assise (1926), obtient avec cette pièce un succès considérable, et s’attache ainsi Ghelderode pour quelques années comme auteur attitré. Laissant de côté le Christophe Colomb (1927) qui se rattache aux pièces précédentes de laboratoire, le théâtre populaire flamand offre au poète ses acteurs, son public, sa foi et son enthousiasme : il fait successivement triompher Escurial (1927), Barabbas (1928) et le «vaudeville attristant» de Pantagleize (1929). Mais la collaboration de Ghelderode avec la troupe amande cesse avant la représentation de Magie rouge (1931) et le dramaturge alors, par toute une série de pièces aussi variées que Le Ménage de Caroline (1930) ou Les Femmes au tombeau (1933), en arrive, au moment où Crommelynck cesse d’écrire pour le théâtre, aux grandes œuvres de sa maturité. Successivement Sire Halewyn et La Balade du Grand Macabre en 1934, Mademoiselle Jaïre et Hop, Signor! en 1935, La Farce des Ténébreux en 1936 et Fastes d’enfer en 1937 mettent en place le grand univers ghelderodien de la mort, de la couleur, de la magie et du sacrilège. Contemporaines du recueil de contes Sortilèges (1941 et 1947), les dernières pièces que Ghelderode écrivit, longtemps après cette exceptionnelle fécondité de trois années, ont chacune leur physionomie propre. L’École des bouffons (1942) reprend et parachève Escurial, Le Soleil se couche (1943) retrouve la figure légendaire de Charles Quint dans un hallucinant exercice d’apprentissage de la mort ; Marie la Misérable enfin (1952) fait revivre la Flandre légendaire et médiévale, transfigurée cette fois par la pure lumière de la figure féminine centrale.

[…]

Auteur
Michel de Ghelderode
Auteur de quatre-vingts pièces, d’une centaine de contes et de poèmes, Michel de Ghelderode (Bruxelles, 1898-1962) a connu un immense succès auprès du public avec La Balade du Grand Macabre, Mademoiselle Jaïre et Barabbas. Ses pièces... lire la suite
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