Les Plumes du coq | Espace Nord

Les Plumes du coq

Par Conrad Detrez
Postface de Clément Dessy
Édition 2016
Genre Romans et récits
ISBN 9782875680846
N° Espace Nord 136
Pages 216
  • Version papier
  •   Broché, 12 x 18,5 cm
  • 8,50 €

Conrad Detrez revisite, des années après (le roman est paru en 1975), le monde clos et austère du pensionnat catholique où il fit ses classes. Monde étrange en proie à l’hystérie religieuse, où un supérieur obsédé se livre à de sanglantes orgies nocturnes dans le poulailler, où les brimades reçues mènent à l’exacerbation hallucinée de la sexualité – cela dans une Belgique des années cinquante occupée par la Question royale. Et dans ce récit hyperbolique et terrible, dénonciation d’une éducation religieuse trop stricte, l’écrivain laisse libre cours à sa veine baroque et fantastique.

De ma vie je n’ai avancé sur un sol aussi gras. De ma vie je n’ai contemplé bâtisse plus massive, plus uniformément brune. Ces hauts murs, pierres et briques confondues, la terre, cette terre lourde et molle, a dû les produire aussi naturellement que les plants de betteraves alentour et les marronniers qui marquent le tracé du chemin. L’argile est encore pétrie de la sueur des infatigables pieds d’Eucher et de Trudon, des apôtres qui ont tiré de ses profondeurs mêlées de calcaire la maison où je vais à mon tour apprendre à transpirer pour le salut des planteurs de tubercules. Mon bagage pèse comme un tombereau, mon pied se pose sur un carré de boue, je fais un faux pas ; une de mes galoches reste collée au sol. Ma cheville se met à enfler. Je suis seul, la chaussure dans une main, la poignée de ma valise dans l’autre, l’os et la chair du cou-de-pied traversés de picotements, seul au milieu de la cour d’honneur. La glaise par bonheur me permet de faire glisser mon bagage jusqu’au bas du perron sur la première marche duquel je tombe à genoux.
/ – Excellente disposition, mon fils!
Je lève la tête ; un homme coiffé́ d’un chapeau carré s’est penché par l’œil-de-bœuf ouvert au-dessus de la porte. Je me dresse, respectueux.
– À genoux! tonne l’individu. Continuez à gravir les marches. À son exemple !
J’obéis, n’osant point poser de question sur l’identité de l’exemplaire grimpeur. L’homme au chapeau carré est descendu sur la plate-forme. Il porte une longue et jolie robe parcourue de moires, agrémentée de nombreuses poches et d’une large ceinture de soie nouée en rosette sur sa hanche. Je pose mes lèvres sur le dos de sa main. L’homme me caresse la joue, sourit, m’invite à le suivre à l’intérieur du bâtiment.
– Aïe!
Ma jambe me fait mal. Ma valise s’est alourdie d’un soubassement d’argile. Je boite.
– Aïe!
Je ne parviens pas à contenir mes cris. L’hôte se retourne, faisant se déployer sa jupe.
– Une entorse, monsieur, expliquai-je.
– Une entorse! C’est donc pour cela que vous montiez l’escalier à genoux ?
L’hôte me gifle, j’ai mérité ma première punition, je n’ai pas, à son exemple, refusé la commodité. Au croisement des chemins du plaisir et de la mortification, j’ai choisi le chemin du plaisir: je le mets, lui, mon supérieur dans l’obligation de me faire entrer par toutes les parties du corps, par les mains, par la tête et les yeux, cette vérité. Je me condamne à passer le restant de la journée à copier cinq cents fois la phrase imprimée sur le carton rose qu’il a tiré d’une de ses poches : « MON EPOUX, JE VOUS JURE QUE JE CHOISIRAI TOUJOURS LA VOIE LA PLUS DURE. »
L’hôte m’enferme aussitôt dans un local encombré de registres, de dictionnaires et de feuilles de papier, au centre duquel se dresse une table peinte en noir et percée d’un trou que bouche un encrier d’émail. Il n’y a pas de chaise; les pénitents écrivent leurs punitions à genoux. Ma valise dégouline de boue, impossible de m’y asseoir. Je pose sur le pavé le genou de ma jambe valide, m’exécute : Mon Époux, je vous jure...
Mon Époux? Ça doit vouloir dire autre chose... en n... je ne sais pas: Mon Époux, je vous jure... Ça me tracasse, je n’ai jamais pensé qu’un jour on m’en octroierait un d’office, qu’une personne à ce point inattendue ferait irruption entre deux portes sur un morceau de carton rose et de là me pénétrerait le cerveau. Cet Époux me trouble, j’ai envie de l’expulser de moi à coups de porte-plume, de le débusquer, de lui signifier, dictionnaire en main, qu’on l’a fourvoyé. Époux, il y a erreur sur la personne, veuillez en admettre la preuve... J’ouvre le dictionnaire. Ledit Époux s’agite à l’intérieur de moi, nous lisons, ses yeux occupant les miens : Se dit d’une personne unie à une autre par le mariage. L’homme est l’époux de la femme. La personne qu’il prend pour femme est l’épouse.
Mon Époux, je vous jure... J’ai treize ans, mon Époux. Si je m’attendais à ce que vous m’habitiez le soir même de mon arrivée !

[…]

POSTFACE
de Clément Dessy
Université d’Oxford

Horum omnium sunt Belgae ! – Et le superlatif, hein ?
– Où ça, m’sieur ?
« Dans le fond de ta culotte », me soffle Marien. (p. 48-49)

Défroqué, révolutionnaire et militant homosexuel. Il y avait là assez d’ingrédients pour faire sensation. Fils de boucher, Conrad Detrez vit une enfance rurale à Roclenge-sur-Geer en région liégeoise, à proximité de la frontière linguistique. Il poursuit une scolarité catholique à Visé puis à Herstal, avant d’entrer au séminaire de Saint-Trond et de s’inscrire en théologie à l’Université de Louvain. Sensibilisé à la cause du Tiers-monde, il embarque en 1962 pour le Brésil, où il enseigne la littérature, tout en s’y confrontant aux dures réalités du pays: la misère, les inégalités et la dictature politique. Il devient militant révolutionnaire, membre de mouvements marxistes, et à la révélation mystique de sa jeunesse succède celle, sensuelle et a ective, de son homosexualité qui achève de le détourner de la foi. Une arrestation, la torture et l’expulsion du Brésil le ramènent en Europe en 1967, où il participe aux événements de mai 1968. Il s’investit alors dans la traduction (des romans de Jorge Amado, d’Antônio Callado, de Carlos Marighela, de dom Hélder Câmara) et dans le journalisme avant de se dédier à la fiction littéraire. Il ne cesse d’éprouver le monde : l’Algérie, où il enseigne ; le Portugal, où il est envoyé comme reporter lors de la révolution des Œillets ; le Népal... Après le succès d’estime arrive la consécration : en 1978, son troisième roman L’Herbe à brûler se voit attribuer le Renaudot. Quelques années plus tard, en 1982, à nouveau lassé du vieux continent, il part pour le Nicaragua en tant qu’attaché culturel de l’ambassade de France. Il reviendra malade en 1984 et déclinera rapidement. Il décède en février 1985 des suites d’un virus encore méconnu : le sida.
Une vie de roman. L’expression semble galvaudée, mais on ne l’évite guère en l’occurrence. On l’évite d’autant moins que Detrez entendit précisément transposer son expérience dans ses romans. Avec Ludo et Les Plumes du coq, il ne commence pas par le bout le plus exotique de son parcours: les deux ouvrages prennent la Belgique pour décor. Les Plumes paraissent en 1975 à Paris chez CalmannLévy. C’est le deuxième roman d’un auteur de trente-huit ans, dont le nom est déjà familier au public par ses articles politiques notamment pour la revue Esprit, son expertise sur les mouvements sociaux en Amérique latine, mais aussi la censure qui a frappé Pour la libération du Brésil, titre sous lequel a paru sa traduction du texte de Marighela en 1970. C’est une particularité du parcours de Detrez d’être venu à la littérature après l’action politique. En ne prenant en considération que le temps de son activité littéraire, on en oublierait presque que son rôle de correspondant au Brésil a précédé le temps de la fiction. Cette fonction lui confère déjà une certaine autorité, celle due à ses voyages. Ses débuts d’écrivain renvoient donc au lecteur l’image d’un cosmopolite qui rentre au pays, un pays bien peu exotique et a priori peu excitant: la Belgique, la Wallonie, la région de Liège.

La manipulation autobiographique

Les Plumes du coq figurent au sein d’une sorte de cycle que l’auteur a lui-même appelé son « autobiographie hallucinée ». La formule, appliquée a posteriori aux deux premiers de ses romans, est révélée au lecteur par la quatrième de couverture de L’Herbe à brûler en 1978. Les Plumes constituent le deuxième jalon de ce cycle, délivrant le récit fantasmé et fantasmatique d’une adolescence tourmentée. Elles suivent un roman de l’enfance, Ludo (1974), et précèdent le roman de l’âge adulte, L’Herbe à brûler. L’expression oxymorique d’«autobiographie hallucinée» appelle aussitôt celle d’autofiction, mieux connue aujourd’hui. Serge Doubrovsky la mentionne – lui aussi – sur une quatrième de couverture, celle de son roman Le Fils en 1977, c’est-à-dire deux ans après Detrez. Si cette étiquette ne vient guère désigner un procédé totalement neuf – l’alliance romanesque de l’autobiographique et du fictionnel est depuis longtemps éprouvée –, elle témoigne surtout d’une volonté ambiguë et contradictoire : celle de convoquer et de revendiquer simultanément ces deux registres, plongeant à dessein le lecteur dans l’indécision entre authenticité et fiction.

[…]

Quarante ans après, le roman de Conrad Detrez a gardé de sa fantastique puissance.
-- Pierre Maury, Le Soir

Auteur
Conrad Detrez

Conrad Detrez naît près de Liège en 1937 et meurt à Paris en 1985. Il a publié des essais politiques, des traductions et divers romans dont Ludo, La Lutte finale et L’Herbe à brûler (Prix Renaudot 1978).

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