Kirkjubaejarklaustur | Espace Nord

Kirkjubaejarklaustur

suivi de The John Cage Experiences

Par Vincent Tholomé
Postface de Jan Baetens
Édition 2016
Genre Poésie et théâtre
ISBN 9782875680792
N° Espace Nord 347
  • Version papier
  •   Broché, 12 x 18,5 cm
  • 10,00 €

Dans une Islande intemporelle en pleine déliquescence, à Kirkjubaejarklaustur, Sven, touriste lambda, est abandonné par ses amis sur la lande désolée. Son errance furieuse et ridicule l’amènera à croiser sur sa route une nuée d’oiseaux philosophes, un bastion d’autochtones aussi hilares qu’hostiles ou encore un duo d’esprits frappeurs amnésiques – derniers vestiges vivants d’un monde à la dérive.

The John Cage Experiences est une tentative formelle inédite qui propose d’appliquer la méthode de composition par le hasard théorisée par John Cage à un objet littéraire dont le célèbre musicien est le référent fictionnel principal. Ce livre est une rupture à la fois formelle et thématique dans le travail de Vincent Tholomé. Laissant petit à petit derrière lui ses recherches sur l’oralité, il entre dans une région de l’écriture contemporaine où se confrontent avec comique une forte exigence en termes de construction et une parfaite dérision thématique.

1. Dans brouillard blanc qui recouvre monde

Ça commence.
Et c’est comme ça.
D’abord. C’est voiture. Grande. À l’arrêt. Sur bord de route. Au bout du monde. Et on coulisse. Nous. À toute volée. Sa vaste portière arrière. Expédiant. Lui. Grand type mince. Dans le fond. Même pas antipathique. Par la portière ouverte. Lui faisant prendre l’air. En quelque sorte. Le faisant. Lui. Décrire circonvolution. Parfaite. Dans l’espace. Lui. Fendant. Tout à coup. Brouillard blanc. De sorte qu’il se pose. Pan. Sur bord de route. Rebondissant. Balle magique. Sur les pierres noires. Les herbes tendres. De lande. Inculte. Pas loin de ça. Kirkjubaejarklaustur. Atterrissant. Lui. Sur son derrière. Sans ménagement. Déchirant le fond. De son pantalon. Sa valise prend. Juste après. La même tournure. Même tournure que pantalon. Je veux dire. Son fond s’éreintant sur la dureté des pierres. Elle atterrit. Seulement. À quelques pas de lui. Et au plaisir de jamais te revoir. Nigaud de mes deux. On fait. On fait nous tous. Tous les cinq. Dans la voiture. Refermant porte. Brusquement. Et démarrant. On voudrait bien en trombe. Rideau. Quoi. Reprenant route. Alors. Longue et droite. Si rectiligne. Depuis des jours. Enfonçant. Nous. Le véhicule. Dans le brouillard. L’épaisse liqueur. Anesthésiante. À petite allure. 50 à l’heure. Je peux pas faire plus vite. Dit Sven. Conducteur Sven. C’est pas grave. Sven. On fait. Nous autres. On sait tous bien qu’on fait ce qu’on peut. Ici. On dit. Au bout du monde. Tandis que nous. Les passagers. On se retourne. Regardant lui. Une dernière fois. Par vitre arrière. L’autre Sven. Je veux dire. Nigaud de mes deux. Quoi. Piquet planté. Maintenant. Au bord de route. Bientôt mangé par le brouillard. Les fumerolles humides. Et blanches. Sentant la pluie. Et l’herbe folle. Quand elles passent. Vives. Dans la voiture. Par les trous d’air. Le système d’air. Sophistiqué. Nous tenant. Nous. Au chaud. Dans la voiture.
De sorte qu’on laisse. Lui. Sven. Seul. Perdu perdu. À quelques heures. À pied. De là. Des baraquements et de station-service. De cafétéria et de supermarché. Posés là. Depuis des siècles. On dirait. Non ? Sur lande inculte. De Kirkjubaejarklaustur.

Puis. On poursuit la route. C’est. D’abord. Ça.
Qui arrive.
Un jour.
Une fois.
À Kirkjubaejarklaustur.

Ah bon? C’est tout?
Non. Pas vraiment.

Il y a. Plus tard. Encore ceci. C’est même jour. Même route. Dans ferme. Elle est après Kirkjubaejarklaustur. Baraquements et station-service sont tout en bas. Ferme est en haut. Sur un plateau surplombant plaine. On y installe. Nous. Sacs à dormir. On les installe dans chambre. Pas un ne parle depuis que. Nous. On a déposé Sven. Nigaud de mes deux. Sur bord de route. Le laissant seul. Perdu perdu. Dans lande. Je me demande tout de même où il est. Dit. Soudain. Sven. Petit bonnet enfoncé loin sur les yeux. À conducteur Sven.

Après.

Il y a Sven et Sven. Sven petit bonnet enfoncé loin sur les yeux et conducteur Sven. Ils sont toujours dans chambre. Il y a altercation entre Sven petit bonnet enfoncé loin sur les yeux et conducteur Sven. Ils se prennent au col. Ils sont rouges. Je comprends pas. Dit Sven petit bonnet enfoncé loin sur les yeux. Comment on a pu faire ça. C’est malin. Ça. De dire ça maintenant. On était tous d’accord. Non? Non? Fait l’autre Sven. Conducteur Sven. Oui. On fait tous. On était tous d’accord. De débarquer Sven. Nigaud de mes deux. C’est vérité. Oui. On dit oui. Alors c’est bon. Alors. Non ? Fait Sven. Conducteur Sven. Alors c’est bon. On fait. C’est bon. Après. On sort. On quitte la chambre. On descend tous. Dans salle à Sven. Prendre repas du soir. C’est soupe de mouton. Et de pommes de terre. Après. Après repas du soir. On se couche tous. On dort dans la même chambre. Dans sacs à dormir. Chacun le sien. On dort jusqu’à demain. Plus un ne parle. Comme s’il n’y avait plus rien à dire. Sur lui. Nigaud de mes deux. Plus un ne parle. Jusqu’à demain.

[…]

POSTFACE
de Jan Baetens

Vincent Tholomé, mesure et démesure

L’écriture contemporaine : de l’objet à la pratique

L’écriture de Vincent Tholomé pose d’emblée une question fondamentale : qu’est-ce qu’aujourd’hui un texte littéraire ? Une telle question a été longtemps purement académique, sans véritable enjeu social. Il y avait de bons textes (peu, voire très peu, selon les époques), des textes sans grand intérêt (la majorité écrasante d’entre eux, mais parfois il s’avérait qu’on s’était trompé et que des textes jugés moins stimulants étaient en fait essentiels, ou vice versa). De nos jours la nécessité de trancher entre ce qui vaut vraiment la peine d’être lu, relu, commenté, enseigné, en un mot transmis, et ce qu’il suffit de lire une fois, puis d’ignorer, n’a sûrement pas disparu, mais la question du texte se pose en des termes plus complexes, que justement une écriture comme celle de Vincent Tholomé aide à mieux comprendre.
Traditionnellement, un texte littéraire est un écrit qui se publie sous forme de livre et qu’on lit comme tel, c’est-à-dire tel qu’il apparaît sur la page. Cette lecture, quand bien même elle se fait à haute voix, est avant tout une lecture silencieuse. Le texte que l’on voit sur la page se pense en effet comme la transcription d’une parole antérieure, plus profonde, qui naît dans la tête ou l’esprit de l’auteur. On pense d’abord, on écrit ensuite – et cette écriture en question est en fait une transcription –, et en effet on peut, mais uniquement si on le souhaite, passer à une lecture orale du texte – cependant, pour convaincante ou enthousiasmante qu’elle soit, celle-ci reste toujours un effet de surface, un produit dérivé et rien de plus. Une lecture ne transforme pas un texte médiocre en un écrit de valeur, tout comme de son côté un bon texte est censé survivre au pire massacre oral.
La littérature moderne, toutefois, se pense et se construit autrement. D’une part, elle s’efforce de prendre au sérieux la matérialité propre de la langue et de l’expression artistique, qui ne se laissent pas réduire à l’expression d’un sens sous-jacent. C’est dire que, dans le texte contemporain, la dimension sonore mais aussi la dimension écrite du texte acquièrent une forme d’autonomie, qui se manifeste à tous les niveaux. Le texte, c’est aussi un ton, un rythme, une voix, indépendamment de la signification du texte (les bons auteurs, pourtant, comme eût dit Maurice Grevisse, veillent à tisser des liens multiples entre forme et sens). De la même manière, le texte, c’est aussi une forme visuelle, une figure émergeant sur la page et qui se met à faire sens par ellem-ême (ensuite, ce sera la tâche de l’écrivain de créer des passerelles entre les propriétés de cette gure visuelle et les sens des mots et du discours).
D’autre part, cette extension du domaine du texte littéraire, cette déclaration d’indépendance de la forme à écouter aussi bien qu’à voir, ce saut du texte en des territoires longtemps crus secondaires ou marginaux, ne restent pas sans effet sur le texte même, qui cesse d’être un pur objet pour devenir aussi une manière d’événement, de performance, de quelque chose qui a lieu à tel moment plutôt qu’à tel autre et sur tel mode plutôt que sur tel autre.
Une telle mutation est radicale. Elle suppose aussi un changement complet des critères que nous utilisons pour juger de la valeur d’un tel texte se faisant, c’est-à-dire d’un texte cherchant un nouvel équilibre entre expression du sens et exploration des couches sonores et visuelles excédant à bien des égards la compréhension au sens classique du mot. Il faut que nous apprenions à évaluer le texte contemporain en tant que pratique : désormais, l’écrit fait partie d’un événement plus large qui l’excède. Cependant, ce qui excède n’est pas ce qui détruit. Il est ce qui inclut : le texte moderne ne peut plus être séparé ni du corps de l’auteur qui le produit, ni de la mise en scène toujours unique qui le fait exister, ni du rapport direct qui s’établit avec le public, désormais présent et activement engagé dans la production du texte.

[…]

Auteur
Vincent Tholomé
Né en 1965, Vincent Tholomé se présente souvent comme auteur performeur. En tant qu’auteur, on lui doit une quinzaine de livres mêlant poésie et fiction, langues orales et art ancien de la «racontouze». Depuis le milieu des années 90,... lire la suite
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