Les choses que l’on ne dit pas | Espace Nord

Les choses que l’on ne dit pas

suivi de Commander et mentir

Par Daniel Arnaut
Postface de Laurent Demoulin
Édition 2016
Genre Romans et récits
ISBN 9782875680761
N° Espace Nord 342
Pages 192
  • Version papier
  •   Broché, 12 x 18,5 cm
  • 8,50 €

Un homme, ancien ouvrier, est atteint d’une maladie incurable. Ses dernières paroles, d’une folie et d’une lucidité saisissantes, trouvent un écho dans le monologue du narrateur, son fils, qui les recueille et les prolonge. Hommage au père, à ce qu’il a été, à ce qu’il n’a pas pu être.

Avec pudeur, Daniel Arnaut nous convie à un voyage à travers «les mots que l’on ne dit pas». Loin de nous retrancher du monde, cette plongée dans le secret de l’être ouvre notre regard aux gens, aux objets, au paysage. L’écriture, sobre et concise, donne à ce partage une dimension universelle.

Les choses que l’on ne dit pas sont ici suivies de Commander et mentir, récit inédit et consacré aux dernières années de travail du père.

I

Chacun est seul, mais d’un cœur changeant regarde toujours les mêmes étoiles
Sandro Penna

1

quand je quitte la chambre de l’hôpital
il doit être un peu plus de cinq heures
on peut voir à travers les vitres
que le soir commence à tomber

avec son imposant atrium ses escaliers
mécaniques son restaurant ses boutiques
de fleurs et de confiserie son bureau de poste
ses visiteurs à la mine réjouie ou affairée
qui se croisent en tous sens
un sac ou une valise à la main
le rez-de-chaussée ressemble presque
à la galerie commerciale d’un petit aéroport

avant de reprendre la route
je m’arrête quelques minutes
dans la salle des pas perdus
et m’assieds sur un banc
pour décompresser un peu
ne pas rentrer tout de suite
garder en moi
les mots et les images
qui déjà s’estompent dans ma tête
à moins que ce ne soit au contraire
pour essayer de les oublier
les disperser dans l’ambiance
bruyante et faussement chaleureuse
de ce lieu plein d’animation

je reste à regarder distraitement
les scènes familières
immuablement répétées
d’une fois à l’autre
à quelques détails près
spectacle d’hommes et de femmes
en pyjamas et chemises de nuit
déambulant ou fumant
affalés sur des sièges de plastique
ou conversant entre eux à distance
ou bien immobiles
le regard perdu dans le vide

un homme à lunettes et cheveux blancs
en survêtement de sport
s’approche de moi
poussant avec difficulté
une poche suspendue à une potence mobile
arrivé à ma hauteur il se penche sur le cendrier
métallique et écrase sa cigarette
dans le lit de gravier hérissé de mégots

puis sans autre préambule
il me parle du mal qui le ronge
de tout ce qu’il a déjà enduré
et de ce qui l’attend encore
selon lui le pronostic est favorable
bien qu’à l’entendre tousser
on ait un peu de mal
à partager son optimisme
néanmoins je l’encourage
autant que j’en suis capable
lui dis que tout va bien se passer
que bientôt il pourra rentrer chez lui
et reprendre une vie normale

[…]

POSTFACE
de Laurent Demoulin
Université de Liège

Qui est Daniel Arnaut ?

Le prénom « Daniel » associé au nom de famille « Arnaut » fait songer, selon la logique du chiasme, à « Arnaut Daniel », prénom et nom d’un troubadour du XIIe siècle qui faisait montre d’une grande virtuosité rhétorique. S’agit-il de hasard ou bien de pseudonymie ? Nous laisserons la question en suspens en nous contentant de souligner à la fois cette parenté onomastique et son caractère partiel. Daniel Arnaut, en entrant dans le monde des lettres, a bénéficié ainsi d’un aïeul lointain, qui veille symboliquement sur lui et qui atteste, par cette homonymie inversée, du souci de l’écrivain pour la forme – souci rendu d’emblée visible, dans Les Choses que l’on ne dit pas ou Commander et mentir, par la disposition des mots sur la page. Cependant, ces deux textes prouvent également que Daniel Arnaut n’est en rien un pur formaliste : le projet de l’écrivain, pour présenter une dimension poétique, n’en est pas moins d’abord affaire de contenu existentiel, puisqu’il s’agit ici, avant tout, de traiter de la question du père. Notons toutefois que les deux aspects se nouent, dans la mesure où, comme nous le verrons, c’est à travers le langage que la rencontre a ici lieu entre le père et le fils. Nous pourrions donc parler d’une recherche d’équilibre entre expression et contenu. Dans ce contexte, l’évocation du troubadour périgourdin sert peut-être de piqûre de rappel formel : le caractère existentiel, majeur, crucial (et sans doute autobiographique) du thème abordé ne doit pas nous faire oublier que nous avons affaire à de la littérature et non à un simple témoignage.

Que sait-on par ailleurs de Daniel Arnaut? Pas grandchose à vrai dire : il est de nationalité belge, il vit à Liège et il est né en 1950. Sa signature est apparue d’abord au bas de critiques littéraires de type journalistique, notamment et surtout dans Le Carnet et les Instants, organe de la Promotion des Lettres francophones de Belgique auquel il a collaboré de 1992 à 2010. Il a également pris une part active à l’aventure de deux revues liégeoises qui, malgré des débuts prometteurs, ont disparu au bout de quelques numéros: L’Image, le Monde, trimestriel ambitieux consacré au cinéma, et Mandrill, journal satirique. En outre, il a rédigé des commentaires critiques de plus grande portée : par exemple, en 2008, une « lecture » du roman de Caroline Lamarche Le Jour du chien dans la présente collection.

Mais l’essentiel, à ses yeux, réside dans sa propre production littéraire. Écrivain obstiné, toujours prompt à remettre sur le métier l’ouvrage, rarement satisfait du résultat obtenu, Daniel Arnaut a énormément écrit et peu publié. Aussi Les Choses que l’on ne dit pas est-il le premier livre littéraire qu’il a fait paraître. Il sera suivi, en 2011, chez le même éditeur (Esperluète), d’un roman noir, fort, comique et captivant, intitulé Comme un chien. Les deux livres, très différents l’un de l’autre, laissent deviner l’étendue de la palette d’un écrivain que l’on voudrait moins discret.

Temporalités complexes

Les deux textes présentés ici ont chacun leur destin propre : Les Choses que l’on ne dit pas est paru en 2006 aux éditions Esperluète, accompagné d’images d’Anne Leloup, tandis que l’encre utilisée par l’écrivain en rédigeant Commander et mentir, édité ici pour la première fois, n’est pas sèche depuis longtemps au moment où s’élabore la présente postface. Un peu moins d’une dizaine d’années séparent donc ces deux textes. Pourtant, ils sont intimement liés l’un à l’autre, grâce à la coprésence de deux personnages: le narrateur, d’une part, et son père, de l’autre. C’est surtout, d’ailleurs, de ce dernier qu’il est question et il s’agit bel et bien de la même personne dans les deux récits : l’homme est en effet reconnaissable à certains traits, comme son chapeau, sa profession d’ouvrier puis de contremaître dans la sidérurgie, son refus des activités « humiliantes et obligatoires » (Les Choses..., p. 34), ses angoisses, ses inquiétudes, son incompréhension de la vie et surtout, nous y reviendrons, son rapport particulier au langage.

[…]

C’est un texte magnifique, juste et pudique, qui raconte la douleur de voir lentement partir ceux que l’on aime. Le fils dit la panique qu’il lit dans les yeux de son père, à l’idée de mourir, à l’idée de le voir partir, la peur « des choses qui viennent », de la culpabilité qui l’habite.

Michel Paquot, Culture (magazine culturel de l’Université de Liège)

Auteur
Daniel Arnaut
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