Histoire exécrable d'un héros brabançon | Espace Nord

Histoire exécrable d'un héros brabançon

Par Jean Muno
Postface de Jean-Marie Klinkenberg
Édition 2015
Genre Romans et récits
ISBN 9782875680730
N° Espace Nord 126
Pages 400
  • Version papier
  •   Broché, 12 x 18,5 cm
  • 9,50 €
  • Version électronique
  • ePub, Mobi
  • 6,99 €

Cette curieuse histoire identitaire prend sa source dans un malaise, ou plutôt à Malaise, village de la région flamande à majorité francophone. Le personnage principal, Papin, perturbé dans sa soirée par les cris prophétiques d’un « Zoiseau railleur », se sent pris d’un vide existentiel qui l’incite à se confesser sur l’histoire de sa vie de petit brabançon – issu d’une famille bourgeoise, francophile et ouvertement conservatrice. Entre endoctrinement familial et regard décalé sur les mœurs et événements de son époque, le narrateur traverse l’histoire du xxe siècle au rythme d’anecdotes et de digressions burlesques qui révèlent toute l’ambiguïté et l’affirmation de la culture belge.

PROLOGUE

La télé. Tous les soirs, de sept à onze, je suis devant. Seul dans la clarté lunaire des images, seul avec mon chien. Nuit paisible. Tous feux éteints, téléphone muet.
Ce soir-là, autour de Bernard Pivot, ils étaient quatre ou cinq traitant de leurs origines. Un Bourguignon coriace comme un cep, une Ardéchoise pierreuse, un Provençal fleurant bon l’ailloli, une Savoyarde torrentueuse qui cavalait à travers les alpages du souvenir en tenue d’excursionniste. Saveurs d’ancien régime. Avec un air de santé retrouvée, ils creusaient la bonne terre natale afin de découvrir leurs toujours vivaces « racines ». L’enfance villageoise, l’arrière grand-père ferronnier, les dictons croustillants de l’aïeule. Bref, ça pivotait rondement. Dans les yeux de Bernard réjoui brillaient comme des lueurs de beaujolais nouveau.
Il n’y avait que le cinquième – ils étaient cinq en fait – à ne pas participer à la fête. Un Alsacien celui-là, apparemment dépaysé. C’est le mot: dépaysé. Comme on l’interrogeait, il a tenté d’expliquer pourquoi: ses «racines» à lui contrariées par l’histoire, tordues, fourchues, fourbues. Quant à sa langue maternelle, c’était nettement plus compliqué que pour les autres, et même assez ambigu. En somme, si je le comprenais bien, car il cherchait ses mots sans toujours les trouver, il se sentait un peu là comme un enfant naturel, ou d’adoption, parmi des légitimes pleins d’assurance. Et, d’une certaine manière, ça l’empêchait de passer l’écran.
Et toi, me suis-je dit alors, à qui tu t’apparentes dans tout ça ? Aux robustes enracinés, à tous ces nostalgiques du terroir, ou à l’autre, l’Alsacien, le voyageur dérouté ?
Question pour la forme, question-réponse. À quoi bon revenir là-dessus, remuer de l’inutile ? Se contenter d’être là, oui, malgré tout, autant que possible dans le présent, même si ce n’est qu’en spectateur. Petit bonhomme entre deux âges, grisonnant, un peu d’estomac mais pas trop, en face de la télé dans sa villa new-look, – pas d’étage, pas de plafond, rien que des plans, des zones, et ce mur en briques apparentes, cinq-six mètres de haut, véritable paroi! au pied duquel petit bonhomme est sagement assis, une épaule plus basse que l’autre, livré à l’équilibre des volumes, à l’efficience des surfaces, à l’austère dépouillement du matériau brut, paroissien adorant les images dans son église privée, sous son clocher sans croix. Je me donne l’air de plaisanter, mais à la vérité ils me faisaient envie, les apostrophés du jour. Leur assurance, leur connivence, leur art de se renvoyer la balle. On avait l’impression qu’ils faisaient trempette ensemble dans la même fontaine, qu’ils y puisaient des forces, comme Mémé Clauzius... Ah! celle-là, quelle vitalité! Elle lui était revenue sur le tard, la mémoire de ses origines, elle avait mis le temps pour retrouver le waterput (trou d’eau, puits) de sa petite enfance, la clef du tiroir à souvenirs, la grande boîte de photos, oom Gust et moeder Liza, mais tout de même elle y était revenue, elle pouvait les commenter, ces images jaunies, elle ne restait pas muette, au contraire ! Peut-être qu’elle inventait un peu, c’est possible, a beau mentir qui remonte loin. Pour moi, en revanche, ces reliques familiales étaient vraiment lettre morte. Un autre monde, plus du tout le mien. Du waterput, je n’avais pas la moindre idée, je n’arrivais pas à me figurer ce qu’il avait pu être. Un mot, pas davantage, un drôle de mot que je prononçais «ouatère-pute» comme «ouatère-clauzette».
Un peu triste, non? Pas seulement triste: angoissant. Ne pas savoir où l’on va, soit, c’est banal, mais ignorer d’où l’on vient ! On se sent perdu quelque part entre Nord et Sud, sans point de repère. Ah ! comme je les enviais ceux qui, depuis quelques années, petits et grands, anonymes ou notoires, à dos d’âne ou de pur-sang, faisaient gaîment retour aux sources ! Comme eux, j’aurais bien voulu me fignoler une généalogie, m’inscrire dans une lignée, même modeste. Réentendre les cloches d’antan, revivre des amours dont j’eusse été finalement l’irremplaçable produit, être la conscience d’un long marmottement de vie qui n’aurait jamais été que tâtonnement jusqu’à Moi... Pas question. Elle était close, la porte de mes archives, j’arrivais trop tard. J’avais à me contenter de ma propre destinée sans plus, sans rallonge d’aucune sorte ; j’étais comme une parenthèse dérisoire dans un ample et multiple et patoisant discours.

[…]

POSTFACE
par Jean-Marie Klinkenberg
Professeur à l’Université de Liège

L’œuvre de Jean Muno est assurément celle d’un solitaire. La présentant pour la réédition que la collection «Espace Nord» a fournie de Le Joker (1972), Daniel Laroche a pu écrire qu’elle ne reflétait que très peu la littérature qui lui fut contemporaine. Seul un lien discret la rattacherait à celle d’écrivains introvertis comme Paul Willems ou Guy Vaes: une capacité à capter les lignes secrètes qui ordonnent le réel et à mettre en évidence les contradictions des êtres.
Histoire exécrable d’un héros brabançon (1982) – un des derniers romans de l’auteur, qui mourra en 1988 – prolonge cette veine en exprimant, avec un sens aigu de la caricature, les angoisses d’âmes fragiles. Mais cette fois, la bulle est bien crevée: depuis le dérisoire belvédère qu’est son «héros», Muno jette un regard aigu sur son temps et sur la société qui l’entoure. Et il le fait au moment précis où la littérature francophone de Belgique crève aussi la bulle dans laquelle elle s’est enfermée jusque-là : au moment où elle s’interroge sur les relations qu’elle entretient avec la terre où elle croît et avec son histoire; au moment où elle met en scène la problématique de l’identité, laquelle fournira sa principale ligne de force à la présente « lecture ».
Identité. Le problème se pose dès l’instant où l’on accepte de faire de cette Histoire une autobiographie : car qualifier le récit de sa vie d’exécrable est sans nul doute un acte grave. Or ce caractère autobiographique se voit bien affirmé par le texte – on le verra –, mais il est aussi suggéré d’emblée par une connaissance, même superficielle, de la carrière de Jean Muno: comme ce dernier, le héros est enseignant, et fils d’enseignants; comme ce dernier, il est fils d’écrivain; comme ce dernier, il quittera l’enseignement à peu près au moment de la mort du père...

Le roman de l’impossible identité

Qui écrit ?

D’entrée de jeu, le livre pose une distinction parfaitement conforme aux règles de l’autobiographie: celle d’un Papin narrateur et d’un Papin personnage. La distinction entre leurs deux univers est clairement établie. Elle l’est grâce à un prologue, qui met en place un premier univers où va s’installer le narrateur. Deux personnages seulement sont en scène : ce narrateur et Zoizeau railleur, l’étrange bestiole qui, par ses interventions intempestives, va susciter le retour du héros sur lui-même. Le face-à-face se produit en un lieu clos : une pièce dont les deux éléments majeurs sont un poste de télévision et une poutre où, pour mieux narguer le narrateur, trône le corvidé.
À partir de ses réflexions, le narrateur est amené à assumer un récit qui suivra l’ordre chronologique. Dès lors, les personnages se multiplient, et les espaces s’ouvrent: un second univers est mis en place. Nous assistons à la naissance du héros – celui dont nous apprenons qu’on le nomme Papin –, nous le suivons au long de son enfance, de son adolescence, et ainsi de suite jusqu’à sa mise à la retraite...
Le roman distingue ainsi clairement «récit» et «discours». (Pour bien saisir la différence entre ces deux concepts, pensons à un résumé de l’histoire du monde qui tiendrait en deux pages: les évènements qui surviennent à l’humanité et que l’on a sélectionnés pour y figurer constituent le récit, et les deux pages constituent le discours. La journée que conte Ulysse constitue la matière d’un récit, mais le livre de Joyce, que personne ne peut lire en une seule journée, fournit le discours de ce récit). Distingués, récit et discours le sont chez Muno du point de vue du temps et du point de vue des lieux. Mais peu à peu le temps du héros se rapproche du temps du narrateur, auquel le lecteur est ramené. Et à la fin du roman, le récit rejoint le discours: les deux espaces se confondent et l’on se retrouve dans la pièce où le roman s’est ouvert, et dans une situation fort proche de celle du prologue. Les deux univers se fondent alors.
Mais c’est en ce point où Papin-narrateur et Papin-héros se confondent qu’un nouveau dédoublement a lieu. Un nouveau personnage, irrémédiablement double, se forme sous nos yeux : Papin-Muno, Muno-Papin.

[…]

Auteur
Jean Muno
Jean Muno, de son vrai nom Robert Burniaux, est né en 1924 et mort en 1988 à Bruxelles. À la fois romancier, nouvelliste et essayiste, il fut également enseignant à l’Athénée royal de Gand puis à l’École normale Charles Buls à... lire la suite
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