Anvers ou les anges pervers | Espace Nord

Anvers ou les anges pervers

Par Werner Lambersy
Postface de Rony Demaeseneer
Édition 2015
Genre Romans et récits
ISBN 9782875680693
N° Espace Nord 341
  • Version papier
  •   Broché, 12 x 18,5 cm
  • 8,50 €

Anvers ou les Anges pervers est un livre-kaléïdoscope. L’unique roman émietté d’un poète qui, pour l’occasion, s’arrache à la véracité de la forme poétique et qui entraîne le lecteur dans les méandres de la ville qui l’a vu naître. Un retour aux sources de l’écriture par l’arpentage de la cité portuaire et des sinuosités de la mémoire, entre mythes, mensonges et vérités.

Elle devait avoir seize ans, faire un mètre soixante-cinq et peser son quintal. Nous étions chahutés par un tram d’avant-guerre, bondé, malodorant, aux couleurs indécises et ternes. Étrangers l’un à l’autre, étrangement seuls cependant, nous traversions Anvers dans le charme bruyant de ces trajets où rêver tient à un état de grâce précaire et complice.
De Budapest à Prague, de la Corée à Cuba, d’Indochine à l’Afrique, le demi-siècle avait sur ma jeunesse craché ses morts, insulté ses martyrs, toussé ses victimes et glavioté ses malheurs habituels.
J’étais roux, maigre et grand. Les yeux sans doute un peu bizarres, volontairement durs et donc singulièrement naïfs. Elle me regardait comme on allume un rat de cave, en frottant l’une après l’autre des allumettes qui s’éteignent trop vite. Je n’attendais de l’époque qu’un poème chaotique, solennel, impuissant et sauvage. «Ne craignant pas de ne pas réussir», je ne me sentais solidaire de rien, sinon de m’engloutir dans les petites secousses du corps et dans les courtes séquences d’âme qui s’ensuivaient.

Jamais, je n’avais vu de cils aussi longs, de regard prenant autant de place. Tamaris et sous-bois de pinèdes. Savanes de douceur. Anvers avait des yeux de girafe. Dans l’azur plongeaient des orques soyeux, dans la lumière bondissaient des dauphins. On surfilait d’or le bord de l’ombre. À ne voir qu’elle ainsi j’en tremblais soudain de solitude. Il faisait chaud. Nous roulions sur les rails chauffés à blanc d’un seul regard tendu entre deux gouffres. La ville suait dans la grisaille orageuse des pierres. Le ciel demeurait clair, sa page vierge attendant le paraphe de la foudre. Je n’avais d’autre goût que de suivre des femmes dont je faisais alors toute ma philosophie. J’envisageais de vivre en flânant, et pauvre, de travailler en flânant à ne rien faire de trop. Survivre à la honte du temps me semblait un luxe bien suffisant. J’étais dans l’égoïsme généreux de ceux que la révolte exclut. Je n’encombrerais rien ni personne. Le néant serait une source, la dernière bonté possible après tant de massacres. Séduire ne demandait que l’inlassable écoute, le creux proposé pour un peu de repos. On m’offrait volontiers des tas de petites morts pour ce service facile d’oser dire et faire ce dont il n’était jamais question ailleurs.
Trop haute, la main courante obligeait ma voisine à balancer doucement son corps de fruit rond. Un parfum de gymnase de filles me revenait en mémoire. Je protubérais. C’était visible. Elle rayonnait dans l’hortensia d’une chevelure à bouclettes. Belle par une sorte d’excès qui la sauvait de l’ordinaire. Tendre et fraîche, toute dans le débordement lumineux d’un Rubens. Quelque chose d’un incendie que retient une dernière porte. Toute entière aussi à sa victoire, dont elle était prête à payer le prix. Ah, cette bouche! comme si sur l’hostie sèche arrivait la salive, et que, fermant les yeux sur ce secret soudain, on devenait transparente, et légère, et liquide, et enrobante et dérobée.

Les tristes trottoirs d’Anvers laissaient filer leurs bretelles d’épiciers. Je n’allais plus nulle part, ayant depuis longtemps dépassé ma destination prévue. Là, se jouait cette sorte de petit destin dont les ventres saccagés se souviennent comme de blessures heureuses et les nerfs comme d’insurmontables coups d’archets.

Brusquement, elle descendit, mouette plongeant du toit vers on ne sait quel appât. Je la suivis. Dans ce quartier, l’après-midi, en plein été, les rues cultivent un petit air de presbytère. Je connaissais bien ces enfilades mornes de maisons «à la française». Trois étages, un balcon. Côté rue, le salon. Côté jardin, le séjour. Au milieu, la salle à manger obscure, reliée aux cuisines obscures par un monte-charge obscur et ombilical. Au-dessus, les chambres. Un art de vivre vertical, mais pas trop. Le ventre sur les caves, le sexe sous les combles. Maisons de chambres closes, avec aux fenêtres des rideaux en aube de curé et juste au-dessus dulit, un homme nu et torturé au pagne d’ivoire ou de bronze.

[…]

POSTFACE
de Rony Demaeseneer
Bibliothécaire, critique, chargé de cours en Histoire du livre

À l’envers soi

Né à Anvers en 1941, Werner Lambersy est sans conteste une des grandes voix de la poésie francophone de Belgique. De par ce lieu de naissance, emblématique et émotionnellement chargé, Lambersy s’inscrit naturellement dans cette famille d’auteurs qui ont fait la richesse de la littérature francophone de Flandre depuis plus d’un siècle. Parmi ceux-ci, des poètes essentiellement, nés dans la cité portuaire et qui ont su tirer profit de ce double héritage, de la rigueur germanique alliée au lyrisme latin. Eekhoud, Van Ostaijen, Elskamp, Neuhuys, Vaes, Seuphor, Germoz, tous auront évoqué, dans le sillage de Verhaeren, la ville cosmopolite ouverte aux vents parfois âpres de l’Escaut. Mais il serait réducteur d’enfermer Lambersy dans cette seule lignée même si elle est d’exception. De sa ville natale qui agit ici comme un puissant révélateur, déclencheur du texte et donc de la vie, Lambersy a, d’une certaine façon, été contraint de s’éloigner physiquement pour mieux la retrouver littéralement et ainsi renouer avec son proprepassé. Une manière de rapport amour-haine qui aura permis à l’auteur de prendre le large et de se créer de nouvelles filiations. Livres et voyages vont en effet profondément modelé cette famille d’élection. L’Orient et la découverte de l’Inde, la littérature sud-américaine, la poésie japonaise, les poètes latins, les mythes et les légendes feront de Lambersy l’interprète de ce qu’il nomme lui-même «le chant de la bibliothèque mondiale et universelle». C’est ce brassage de cultures diverses qui prévaut par exemple dans le recueil Architecture nuit paru en 1992, et où l’auteur puise dans les grands textes anciens, du Livre des Morts égyptien à l’épopée de Gilgamesh, pour se les réapproprier par un jeu subtil d’alternance entre silences et citations.
Ainsi, pour les lecteurs que les catégorisations rassurent, il semble évident que l’œuvre de Lambersy, forte d’une centaine de livres, est essentiellement poétique. Même s’il n’est pas rare de trouver dans ses textes des pans entiers de proses, ces dernières sont la plupart du temps empreintes d’un souffle ample, quasi incantatoire. Poète Lambersy ? Oui assurément mais pas seulement.

Un hapax entre mythes, mensonges et vérités

Anvers ou Les Anges Pervers paraît en 1994 aux éditions Les Éperonniers à Bruxelles dans la collection maintenant ou jamais. Pierre Drachline, auteur, éditeur (Plasma) et ami qui préfacera dix ans plus tard le recueil Journal pardessus bord, avait suggéré à l’auteur de Paysage avec homme nu dans la neige d’écrire un texte en prose. En réponse à cette sollicitation inhabituelle pour lui, Lambersy s’attelle à la rédaction de ce texte hybride, entre roman initiatique et récit familial, en se forçant, comme il l’évoque dans la postface, avec une forme de reconnaissance à son commanditaire, à fournir autre chose qu’un poème :

Salut et amitié à toi Pierre Drachline qui attends ce « tout sauf un poème ». Pour toi, j’aurai donc tenté de passer outre ma paresse, essayé de dépasser mes dons douteux de distillateur (clandestin) d’absinthes troubles, de ratafias à vous laisser aveugles et sourds au bout du vieux comptoir des mots. Tout ce que tu appelles mes tabous confortables de poète, de chaman indolent, convaincu qu’il existe un néant attentif qui écoute. Que là s’alimentent les genèses nécessaires et l’indispensable holocauste de nos dieux. Tu me confies à la parole, non pour que je parle, mais pour me faire parler. Tu me demandes, comme à Job, la seule chose qui m’est propre tant elle me réduit. Alors que dire, hors du poème ? L’anecdote. [...] À toi ces résidus incombustibles de ma mémoire, je n’espère ici qu’un bouquet, une robe, un corps, une longueur en bouche, une langueur dans l’âme qui éveillent.

Plus loin, l’auteur-postfacier ajoute que le livre est comme «une parenthèse dans l’œuvre». Parenthèse en prose qui va à l’encontre de la démarche du poète tant ses ouvrages, depuis Maîtres et maisons de thé (Le Cormier, 1979) sont marqués par une quête intime, une vision cosmogonique qui se suffisent à elles-mêmes et qui ont pour but d’explorer la part spirituelle du voyage intérieur. Dès lors, le plongeon dans la prose constitue assurément une aventure inédite, à la fois attirante et périlleuse, pour le poète. Le pari d’une nouvelle forme pour un propos plus direct de dévoilement d’un passé douloureux où se mêlent d’entrée de jeu mythes, mensonges et vérités.

[…]

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