La Nouvelle Carthage | Espace Nord

La Nouvelle Carthage

Par Georges Eekhoud
Postface de Paul Gorceix
Édition 2015
Première édition 1893
Genre Romans et récits
ISBN 9782875680662
N° Espace Nord 191
Pages 480
  • Version papier
  •   Broché, 12 x 18,5 cm
  • 9,50 €

La Nouvelle Carthage, c’est Anvers à la fin du xixe siècle. Dans ce milieu d’opulence et de haine du pauvre, le jeune Laurent Paridael grandit au sein d’une bourgeoisie qui ne répond ni à ses goûts ni à son sens de la justice. Il se tourne alors vers le peuple et se rapproche des ouvriers, des marginaux et des parias. Seule sa cousine Gina, à la beauté et à la grâce séduisantes, pourrait adoucir son tempérament rebelle, mais elle lui préfère la fortune d’un gros industriel, le sinistre Béjart, auquel l’auteur prête tous les vices d’un capitalisme féroce et sans scrupules.

La Nouvelle Carthage a obtenu le Prix quinquennal de littérature en 1888.

I

Le jardin

M. Guillaume Dobouziez régla les funérailles de Jacques Paridael de façon à mériter l’approbation de son monde et l’admiration des petites gens. «Cela s’appelle bien faire les choses!» ne pouvait manquer d’opiner la galerie. Il n’aurait pas exigé mieux pour lui-même: service de deuxième classe (mais, hormis les croque-morts, qui s’y connaît assez pour discerner la nuance entre la première qualité et la suivante ?) ; messe en plain-chant ; pas d’absoute (inutile de prolonger ces cérémonies crispantes pour les intéressés et fastidieuses pour les indifférents); autant de mètres de tentures noires larmées et frangées de blanc ; autant de livres de cire jaune.

De son vivant, feu Paridael n’aurait jamais espéré pareilles obsèques, le pauvre diable !

Quarante-cinq ans, droit, mais grisonnant déjà, nerveux et sec, compassé, sanglé militairement dans sa redingote, le ruban rouge à la boutonnière, M.Guillaume Dobouziez marchait derrière le petit Laurent, son pupille, unique enfant du défunt, plongé dans une douleur aiguë et hystérique.

Laurent n’avait cessé de sangloter depuis la mortuaire. Il fut plus pitoyable encore à l’église. Les regrets sonnés au clocher et surtout les tintements saccadés de la clochette du chœur imprimaient des secousses convulsives à tout son petit être.

Cette affliction ostensible impatienta même le cousin Guillaume, ancien officier, un dur à cuire, ennemi de l’exagération.

– Allons, Laurent, tiens-toi, sapristi!... Sois raisonnable !... Lève-toi !... Assieds-toi !... Marche ! ne cessaitil de lui dire à mi-voix.

Peine perdue. À chaque instant le petit compromettait, par des hurlements et des gesticulations, l’irréprochable ordonnance du cérémonial. Et cela quand on faisait tant d’honneur à son papa !

Avant que le convoi funèbre se fût mis en marche, M. Dobouziez, en homme songeant à tout, avait remis à son pupille une pièce de vingt francs, une autre de cinq, et une autre de vingt sous. La première était pour le plateau de l’offrande ; le reste pour les quêteurs. Mais cet enfant, décidément aussi gauche qu’il en avait l’air, s’embrouilla dans la répartition de ses aumônes et donna, contrairement à l’usage, la pièce d’or au représentant des pauvres, les cinq francs au marguillier, et les vingt sous au curé.

Il faillit sauter dans la fosse, au cimetière, en répandant sur le cercueil cette pelletée de terre jaune et fétide qui s’éboule avec un bruit si lugubre !

Enfin, on le mit en voiture, au grand soulagement du tuteur, et la clarence à deux chevaux regagna rapidement l’usine et l’hôtel des Dobouziez situés dans un faubourg en dehors des fortifications.

Au dîner de famille, on parla d’affaires, sans s’attarder à l’événement du matin et en n’accordant qu’une attention maussade à Laurent placé entre sa grand’tante et M. Dobouziez. Celui-ci ne lui adressa la parole que pour l’exhorter au devoir, à la sagesse et à la raison, trois mots bien abstraits, pour ce garçon venant à peine de faire sa première communion.

La bonne grand’tante de l’orphelin eût bien voulu compatir plus tendrement à sa peine, mais elle craignait d’être taxée de faiblesse par les maîtres de la maison et de le desservir auprès d’eux. Elle l’engagea même à rencogner ses larmes de peur que ce désespoir prolongé ne parût désobligeant à ceux qui allaient désormais lui tenir lieu de père et de mère. Mais à onze ans, on manque de tact, et les injonctions, à voix basse, de la brave dame ne faisaient que provoquer des recrudescences de pleurs.

À travers le brouillard voilant ses prunelles, Laurent, craintif et pantelant comme un oiselet déniché, examinait les convives à la dérobée.

Mme Dobouziez, la cousine Lydie, trônait en face de son mari. C’était une nabote nouée, jaune, ratatinée comme un pruneau, aux cheveux noirs et luisants, coiffée en bandeaux qui lui cachaient le front et rejoignaient d’épais et sombres sourcils ombrageant de gros yeux, noirs aussi, glauques, et à fleur de tête. Presque pas de visage ; des traits hommasses, les lèvres minces et décolorées, le nez camard et du poil sous la narine. Une voix gutturale et désagréable, rappelant le cri de la pintade. Cœur sec et rassis plutôt qu’absent; des éclairs de bonté, mais jamais de délicatesse ; esprit terre à terre et borné.

Guillaume Dobouziez, brillant capitaine du génie, l’avait épousée pour son argent. La dot de cette fille de bonnetiers bruxellois retirés des affaires, lui servit, lorsqu’il donna sa démission, à édifier son usine et à poser le premier jalon d’une rapide fortune.

[…]

POSTFACE
de Paul Gorceix

Deux écrivains, qui se distinguent à la fois par l’abondance de leur production et par l’indépendance avec laquelle ils ont interprété la doctrine zolienne, dominent le mouvement naturaliste en Belgique: Camille Lemonnier, l’auteur d’Un Mâle en 1881 et Georges Eekhoud, le romancier de La Nouvelle Carthage (1888), les deux pièces maîtresses du naturalisme belge. Replacé dans la perspective de la littérature française de Belgique, le naturalisme ne doit pas être considéré comme un mouvement littéraire parmi d’autres. À la suite de la longue période de stagnation littéraire à laquelle La Légende d’Ulenspiegel de Charles De Coster (1867) ne parvint pas à mettre fin, l’adhésion à l’esthétique naturaliste correspond chez les écrivains belges de langue française à une renaissance littéraire et à la prise de conscience de leur identité. Avec des réserves cependant. Cette déclaration de La Jeune Belgique, la plus importante revue littéraire de l’époque dont Eekhoud fut le cofondateur, montre bien l’attitude distanciée de ces écrivains à l’égard des thèses de l’École de Médan: «La Jeune Belgique ne sera d’aucune école [...]», y est-il déclaré, «nous préférons le naturalisme de Daudet à celui de Zola, celui-ci peut choquer, le premier jamais... »

La situation particulière du naturalisme belge

D’autres facteurs ont contribué à infléchir la réception de l’esthétique zolienne en donnant aux œuvres des naturalistes belges une physionomie particulière. Les réminiscences lointaines de la peinture flamande, les Breughel, Rubens, Jordaens, dont se sont inspirés volontiers Verhaeren, Lemonnier ou Eekhoud, qui tous ont pratiqué la critique d’art, sont à l’origine d’œuvres marquées par les références plastiques. La force de l’instinct du terroir, géographiquement circonscrit pour Eekhoud dans les polders anversois, en Campine ou au cœur des quartiers populaires de Bruxelles ou d’Anvers, a apporté à l’écriture de l’auteur de La Nouvelle Carthage une dimension régionale, sur laquelle est venue se greffer l’étrange fascination de cet aristocrate pour le peuple. Enfin, la coexistence, particulière au contexte belge, du naturalisme et du symbolisme, a eu pour effet d’atténuer, voire de diluer parfois, les clivages entre le matérialisme des uns et l’idéalisme des autres.

Il est notable que le roman La Nouvelle Carthage fut publié en 1888, soit un an avant les Serres chaudes de Maeterlinck, deux ans après le Manifeste de Moréas et après la fondation par Albert Mockel de la revue symboliste franco-belge La Wallonie. La simple confrontation de ces dates met en évidence à quel point naturalisme et symbolisme que l’histoire de la littérature française présente comme incompatibles, sont en Belgique proches, sinon souvent liées. Une des caractéristiques de l’histoire de la littérature française de Belgique du milieu du xixe siècle – Émile Verhaeren en est un exemple –, c’est qu’en l’espace de quelques décennies, on a été parnassien, réaliste, baudelairien, naturaliste, symboliste, expressionniste avant la lettre, comme si le Royaume voulait rattraper son retard en littérature par rapport à la France.

L’exemple de cette coexistence, c’est la manière dont naturalistes et symbolistes se sont en quelque sorte partagé la thématique de la ville dans le sillage de Baudelaire. Sensibles aux différences régionales de leur pays, ils ont enraciné leur création dans les vieilles cités de la Flandre. La ville, au lieu d’être l’objet accessoire d’une chronique locale comme dans les romans de Balzac ou d’assumer la fonction d’une simple toile de fond, devient ici le personnage essentiel, autour duquel tournent le roman, le poème ou la chanson. Ainsi Bruges, dans le roman emblématique de Georges Rodenbach, Bruges-la-Morte; Anvers qui inspire à Émile Verhaeren son recueil Les Villes tentaculaires. Cependant, tandis que Max Elskamp, le poète de La Chanson de la rue Saint-Paul, s’identifie dans un curieux élan de passion mystique avec sa ville médiévale, G. Eekhoud, lui, transmet sa propre vision de la ville à travers la métaphore de la cité punique. Anvers, c’est une «Nouvelle Carthage», gorgée de richesses, mais moralement corrompue et par conséquent immanquablement condamnée à la ruine. De la cité, port de mer et ville de négoce en pleine expansion, il fait le symbole de toutes les turpitudes du capitalisme sauvage, qu’il dénonce dans les images manichéennes d’une bourgeoisie exploiteuse des faibles, hypocrite et jalouse de ses privilèges, à laquelle il oppose le paysan flamand opprimé et laborieux, acculé à l’exil.

[…]

« À travers son roman, il fait le portrait de la Belgique à la fin du 19e siècle sous ses multiples aspects, sociaux, économiques, sociétaux, etc., dénonçant notamment les injustices sociales.  »
Michel Paquot, Culture (magazine culturel de l'ULg)

Auteur
Georges Eekhoud
Écrivain anversois (1854-1927), Georges Eekhoud est principalement connu pour ses romans naturalistes. Il fut également journaliste, critique d’art, professeur de littérature à l’Académie des Beaux-Arts et aux Écoles normales de... lire la suite
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