Le Plus Grand Sous-marin du monde | Espace Nord

Le Plus Grand Sous-marin du monde

Par André-Marcel Adamek
Postface de Amaury de Sart
Édition 2015
Genre Romans et récits
ISBN 9782875680655
N° Espace Nord 340
Pages 224
  • Version papier
  •   Broché, 12 x 18,5 cm
  • 8,50 €

Une cité balnéaire de l’Atlantique a été ravagée par une série de pollutions accidentelles. Les touristes ont déserté l’endroit et les loyers ont chuté, attirant déshérités et marginaux qui entretiennent des rêves impossibles. Sous l’assistance autoritaire d’un «proviseur des pauvres», l’étrange faune subsiste tant bien que mal dans un désert économique qui édicte de nouvelles lois.

Un jour, des remorqueurs halent dans la rade du port déserté un gigantesque sous-marin, le Saratov, racheté à l’amirauté russe et promis à la démolition. Ce sous-marin, le plus grand jamais construit, porte encore dans ses flancs un redoutable armement clandestin. L’imposant navire frappe aussitôt l’imagination du petit peuple du port qui voit en lui un symbole de puissance et de liberté. C’est l’amorce d’un acte collectif historique et démentiel...

Le Plus Grand Sous-marin du monde, saisissante fable réaliste, est un récit bouleversant d’humanisme.

Trois heures, déjà, que la fille avait pris son poste devant les chantiers sans parvenir à se faire le moindre client. Ce n’était pourtant pas la mauvaise affaire : frêle assez, de la grâce dans les chevilles, un minois tout en fraîcheur. La jupe de cuir à mi-cuisse et les épaules nues malgré la méchante bise, elle restait adossée à l’unique réverbère, le genou légèrement relevé, dans la posture légendaire des conquérantes du trottoir.
Quand il se mettait à pleuvoir, elle courait s’abriter sous la corniche d’un hangar et se plaquait contre le mur, immobile et raide, comme si on l’avait traînée là pour la fusiller.

Par l’unique fenêtre de son studio au troisième étage, Max observait le manège avec intérêt. Pendant les averses, il se sentait investi d’une telle compassion qu’il était tenté d’inviter la fille à venir se mettre au sec chez lui.
Il pensait que c’était encore une de ces pauvres bécasses attirées par le bord de la mer et la mythologie des vieux ports. Il en échouait souvent à SaintFrançois-le-Môle, ignorantes des calamités qui s’étaient abattues sur la petite ville.

L’ancienne station balnéaire aurait mérité le surnom de Port-aux-Pauvres. Jadis, la baie fourmillait de homarderies et de parcs à huîtres. L’été, c’était la grande foule sur les quais où des flottilles de chalutiers débarquaient leurs cageots. Toute la ville sentait le poisson et la bière. Chaque Môlois tenait commerce et nageait dans la prospérité. On parlait de construire un théâtre quand la vague de catastrophes s’est annoncée.

D’abord, il y eut ce virus inconnu qui s’en prit aux huîtres. Même pêchées du matin, c’était une véritable peste lorsqu’on les écaillait aux tables des dîneurs. Les éleveurs ruinés ont quitté le pays, et les restaurants de coquillages ont servi des variétés importées.
Avec le premier mazoutage des côtes, les homards à leur tour ont été atteints dans leur chair. Ils ne dépassaient plus la taille d’une grosse crevette et crevaient par milliers dans les bassins.
Et puis, la génération des petits patrons pêcheurs s’est éteinte sans être renouvelée. En disparaissant, les filets avaient emporté avec eux l’odeur prenante de la marée et les clameurs des criées matinales. Les touristes se sont raréfiés, le casino a bientôt fermé ses portes.
Au fil des années, la réputation de zone la plus polluée de l’Atlantique s’était bien ancrée dans l’esprit des vacanciers. Caravanes et autocars faisaient un détour pour éviter Saint-François-le-Môle, qui figurait désormais en lettres minuscules sur les cartes de randonnées.
Désertés, proposés en surnombre pour une croûte de pain, les logements restèrent pour la plupart inoccupés et commencèrent à se délabrer, avant d’être loués à petits prix à des indigents accourus des quatre coins du continent.
La seule activité portuaire était maintenue par le ferrailleur grec Pouparakis dont les ateliers découpaient à longueur de journée des navires à la casse, écrasant la ville sous un vacarme incessant.

Max ne parvenait plus à quitter son observatoire, tant le comportement de la fille lui paraissait inexplicable. La faible animation de la rue, le manque total d’intérêt des rares passants pour sa personne et le climat malveillant auraient dû l’amener depuis longtemps à changer d’endroit ou de tactique, mais elle s’entêtait à rester sur place. Les premiers signes de fatigue se manifestaient : de plus en plus souvent, elle se laissait glisser le long du réverbère, prenait appui sur le rebord et se maintenait ainsi, mi-assise, mi-accroupie, dans une attitude qui manquait singulièrement de grâce.
Le ciel s’assombrit encore et quelques grosses gouttes de pluie s’écrasèrent sur les pavés gras. Quand la fille courut se mettre à l’abri contre le mur d’en face, Max finit par se décider. Il enfila son blouson et quitta sa chambre en laissant la porte ouverte.
La fille le vit approcher dans une rafale de pluie, porté par de longues enjambées, les ailes noires de son blouson claquant au vent furieux. Elle restait clouée au mur, plutôt hébétée, et sa chevelure claire lui fouettait les épaules.
– C’est cinq cents francs, dit-elle d’une voix à peine audible.

[…]

POSTFACE
d’Amaury de Sart

À bien considérer l’ensemble des écrits d’André-Marcel Adamek dans leur succession chronologique, on constate que l’œuvre de l’auteur connaît un changement de rythme à partir des années 2000, puisqu’il publiera entre 2001 et 2011 (année de son décès) presque autant de romans qu’au cours des trente-cinq années précédentes. Le Plus Grand Sous-marin du monde, paru pour la première fois en 2001, marque la transition vers une production plus fournie. L’écrivain y dessine les contours d’un monde encore jamais exploré sous sa plume. Son écriture, plus sobre et mesurée qu’à l’accoutumée, et le ton, résolument tragique, sont le signe d’un engagement social plus marqué.
En voyant poindre le crépuscule d’une vie, l’auteur partage plus souvent sa plume avec le lecteur et reste fidèle à son rôle de témoin de l’effondrement d’un monde, de gardien de vies réfugiées dans les souvenirs d’un autre temps et désormais vouées à l’oubli. Le choix du pseudonyme Adamek, aux allures de contrepèterie raccourcie formée sur son nom Dammekens, laisse d’ailleurs entrevoir l’une des impulsions majeures de son œuvre : l’ambition de renouer avec un certain état originel du monde, encore vierge des grandeurs et décadences de l’urbanisation. Cette poétique régionaliste a largement été entendue comme une veine particulière du réalisme magique : des légendes rurales à l’emprise psychologique (Le Maître des jardins noirs) aux ressorts surnaturels implicites (l’allusion au voyage dans le temps dans Le Fusil à pétales) voire explicitement revendiqués (l’anthropomorphisme dans L’Oiseau des morts), le spectre allant du fantastique au merveilleux passe par un éventail de ressorts fictionnels qui s’accordent avec l’univers campagnard, où les personnages se laissent aller à leur intuition dans l’interprétation des signes de la nature, rivalisent d’exagérations et colorent leurs descriptions de comparaisons inattendues. Dans ces coins reculés, le quotidien côtoie presque naturellement la fable, et Le Plus Grand Sous-marin du monde conserve quelques traces de cette écriture tirée des registres populaire et régional.
Si Adamek semble si attaché aux valeurs rurales, c’est qu’il a lui-même façonné son style dans les coins reculés des campagnes wallonnes. Il est d’ailleurs assez rare de voir un auteur composer un ensemble romanesque si sincère dans ses intentions et autant imprégné de son quotidien. Né en 1946 à Gourdinne, village de la province de Namur, d’un père flamand ouvrier des chemins de fer et d’une mère normande, fille de marin, il étendra cette double identité vers un attachement sans bornes à la Wallonie et ses coins d’exil, loin des villes, où il faudrait presque se perdre hors des routes pour trouver le chemin de sa demeure. Cet environnement constitue sa première source d’inspiration, et les rares témoignages de moments partagés avec l’auteur montrent à quel point son quotidien participe pleinement du fantastique de son écriture, comme en témoigne le journaliste et écrivain Yves Dusausoit : «Rencontrer [Adamek] donne l’impression d’évoluer quelque temps dans son univers, au milieu de ses personnages.» Ce choix de vie suggère une posture critique par rapport au monde actuel, que l’on retrouve dans toute sa littérature. Pour rendre compte de ce positionnement, Adamek ne rejoint pas tout à fait les courants littéraires de son temps, mais joue plutôt sur les fantasmes qui trouvent leurs origines dans cette posture d’exilé. Le fantastique de son œuvre comporte en effet une réelle dimension critique, à travers laquelle il invite le lecteur à réfléchir sur les dérives du monde contemporain.

Le livre en marge d’un auteur en marge

La production adamekienne concentre et récupère donc certaines tendances majeures de la littérature belge des trente dernières années, sans pour autant leur accorder la même signification et la même valeur critique que ses pairs. Plus qu’un écrivain exemplaire du régionalisme belge tel qu’il est apparu auprès des générations d’après-guerre, André-Marcel Adamek, dans sa représentation des classes populaires et des isolés, étend la quête de ces désaxés à une portée sociale et critique d’ampleur universelle. Puisant parfois son inspiration dans les mêmes ressorts littéraires que ses contemporains (comme le style populaire et dialectal, le fantastique ou le carnavalesque), sa prose perdue dans les méandres des fleuves ou à l’orée d’un bois de campagne laisse entendre son cri à la fois ironique et angoissé contre les nouveaux mondes urbains.
Au sein de cette production atypique dans le champ de la littérature belge, Le Plus Grand Sous-marin du monde apparaît lui-même comme une œuvre singulière de l’ensemble romanesque adamekien. La critique sociale y est plus explicite en même temps que les ressorts du fantastique et du populaire y sont plus discrets. L’auteur se confronte directement aux ravages de l’action humaine, à ces lieux devenus épaves, à ces campagnes modernes, prolongements hasardeux de villes tentaculaires qui, tout en ayant rompu malgré elles le lien qui les unissait à la vie urbaine, ont perdu l’enchantement originel des lieux vierges de toute détérioration humaine.

[…]

Auteur
André-Marcel Adamek
Les romans d’André-Marcel Adamek (1946-2011) ont remporté de nombreux prix et ont été largement traduits : Le Fusil à pétales (prix Rossel, 1974), Un imbécile au soleil (prix Jean Macé, 1984), Le Maître des jardins noirs, Le Plus Grand... lire la suite
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