Le mariage de Mlle Beulemans | Espace Nord

Le mariage de Mlle Beulemans

Par Frantz Fonson et Fernand Wicheler
Postface de Paul Emond
Édition 2015
Première édition 1910
Genre Poésie et théâtre
ISBN 9782875680631
N° Espace Nord 70
Pages 240
  • Version papier
  •   Broché, 12 x 18,5 cm
  • 8,50 €
  • Version électronique
  • ePub
  • 5,99 €

Le jeune parisien Albert Delpierre aime Suzanne, la fille d’un brasseur bruxellois. Mais les obstacles se multiplient: Suzanne est déjà fiancée à Séraphin Meulemeester; Beulemans, exaspéré par les manières délicates et le « beau » français du nouveau prétendant, proclame qu’il « n’aime pas ce garçon » et voit grandir sa mauvaise humeur en apprenant qu’il est évincé de la présidence d’une impor- tante société de Bruxelles.

PREMIER ACTE

SCÈNE I

La scène représente le bureau de l’établissement de «Bières en bouteilles Beulemans». Suzanne et Albert sont installés devant un haut pupitre à double face. Suzanne dépouille la correspondance; Albert inscrit, sous sa dictée, des commandes.
Au mur, des pancartes :
« Beulemans, seul dépositaire du stout glascow. »
Sur une table, un peu avant le pupitre, un appareil téléphonique.
À gauche, entre la porte d’entrée et le bureau, règne une séparation à planchette mobile.

SUZANNE

Trois douzaines de « Petite Bavière », à l’Ange déchu, rue des Visitandines, 12... Quatre fois vingt-quatre « petite Bavière », au Cheval de Bronze, rue des Foulons.

ALBERT

Le Cheval de Bronze devient un bon client.

SUZANNE

C’est malheureusement un mauvais payeur... Quand on apporte la marchandise, c’est toujours bon... Quand on vient avec la facture, il n’y a personne à la maison... (Dictant) Trente siphons pour le Lapin Bleu.

ALBERT

M. Beulemans est trop tendre vis-à-vis de ses débiteurs.

SUZANNE

Oh! père est si bon. Il se laisserait prendre le pain dans la bouche...

ALBERT

Certainement.

SUZANNE

Et il donnerait encore du beurre au-dessus du marché... La sonnerie du téléphone retentit. Albert prend le cornet.

ALBERT

Allô ! Maison Beulemans. J’écoute... M. Beulemans ? il est au magasin pour le moment, mais Mlle Beulemans est là.

SUZANNE (prenant le cornet)

(à Albert) C’est Monsieur Séraphin ? (causant) Allô ! Bonjour, Monsieur Séraphin. Vous voulez parler père ? Père est en bas... il jette un œil sur les camionneurs... Est-ce que vous avez du neuf? Ah!... Ah!... c’est bisquant... Oui, c’est ça... venez le dire vous-même dans l’heure de midi... Au revoir, Monsieur Séraphin.
Elle remet le cornet, visiblement contrariée; elle regarde Albert qui attend avec une légère anxiété; elle secoue tristement la tête.

ALBERT

Non? Rien?...

SUZANNE

Le Comité est venu ensemble hier soir... et il a choisi M. Hebbelinckx comme président d’honneur...

ALBERT

Cette nouvelle va vivement contrarier M. Beulemans.

SUZANNE

Lui, c’est encore rien. Mais elle va jouer sur sa patte !

Qui, elle?

ALBERT

SUZANNE

Mère, tiens!... Elle ne sait pas le laisser cinq minutes tranquille avec ça: – «Eh bien, pour quand c’est donc ? Quand c’est que vous serez enfin président d’honneur de la Société mutuelle des employés et ouvriers de brasserie ? Quand c’est que vous aurez aussi un peu de prestige?» Et lui fait ce qu’il peut, vous savez: Il paie des verres à tout le monde, il donne la main à tous les ouvriers... Il a promis un drapeau... Enfin, il fait tout ce qu’il peut... et mère est tout le temps en train de lui dire qu’il ne sait rien faire... C’est pourtant une si bonne femme, vous savez !

ALBERT

Mme Beulemans est charmante. Qui n’a pas ses petits moments de mauvaise humeur?

SUZANNE

C’est aussi comme ça chez vos parents, à Paris ?

ALBERT (souriant)

Non... pas tout à fait...

SUZANNE

Monsieur votre père n’aime peut-être pas d’être président d’honneur?

ALBERT

Non.

SUZANNE

Et Madame votre mère non plus?

ALBERT

Non plus...

SUZANNE

Mais ce sont quand même de braves gens ?

ALBERT

Je vous en réponds, Mademoiselle Suzanne.

SUZANNE

Vous les aimez bien, hein ?

ALBERT

Je les adore.

SUZANNE

Moi aussi, j’aime bien les miens. Ils sont très gentils. Père est quelquefois difficile pour la besogne...

ALBERT

J’en sais quelque chose...

SUZANNE

Oh! il y a déjà longtemps qu’il ne vous a pas fait d’observations.

ALBERT (souriant)

C’est que je n’en mérite plus.

SUZANNE (de même)

Ça, c’est à voir.

[…]

POSTFACE
par Paul Emond
Archives et Musée de la Littérature Bruxelles

Comentaires (volontiers bavards mais plutôt bien documentés) autour d’une pièce à succès Une création remarquée

Lorsqu’en mars 1910, Frantz Fonson et Fernand Wicheler écrivent en quelques jours Le Mariage de Mlle Beulemans, ils sont bien loin de se douter que la pièce va connaître le succès foudroyant que l’on sait. Depuis 1901, Fonson est, à Bruxelles, directeur de l’Olympia, en face de la Bourse, rue Orts (la salle où se trouvait, ces dernières années, le cinéma Ambassador) et il a également repris, depuis 1907, la direction du Théâtre des Galeries. Or, voici qu’à l’Olympia, une troupe parisienne, programmée pour le milieu de la saison, fait faux bond à la dernière minute. Que faire? Imaginer un spectacle de remplacement. Fonson propose donc à Wicheler, un journaliste de ses amis qui composait aussi des textes de «revues» pour la Compagnie artistique du Diable-au-Corps, sise rue aux Choux, d’écrire avec lui une pièce «bouche-trou»... On connaît la suite: en 1978, à l’occasion de la ixième reprise, un journal titrait: «Tiens! Voilà Beulemans qui revient marier sa fille pour la 10 001e fois. » Et un autre, à propos des représentations de 1986 : « Beulemans : in-cre-va-ble ! »

On raconte même que la pièce faillit ne pas être créée, ses auteurs n’étant pas d’accord sur la comédienne qui interpréterait le rôle de Suzanne. Fonson voulait Jane Delmar et Wicheler, Gilberte Legrand. « Ce sera Jane ou on ne joue pas», aurait dit Fonson. «Eh bien, alors, on ne joue pas», aurait répondu Wicheler. La mise fut sauvée par Jacque, le comédien qui devait interpréter Beulemans et qui était aussi le régisseur de l’Olympia: il proposa et fit accepter une troisième candidate, Lucienne Roger... (Était-elle parisienne, celle qui a créé « Suzanneke » ?) C’est ce que croit en tout cas un personnage qui tenait à l’époque le haut du pavé dans le monde littéraire et théâtral, l’écrivain, avocat, polémiste et fondateur de l’académie qui porte son nom, le très fameux Edmond Picard, qui, dans un article dithyrambique dont il sera encore question plus loin, La Dynastie des Beulemans, souligne certes combien la comédienne «remplit délicieusement le rôle de la jeune, primesautière, gentille, câline, ravissante Suzanne Beulemans, en réalisant ce refrain qui résonne à tout propos sur sa jolie bouche : On ne seïe rien me refuseïe!», mais n’en ajoute pas moins à son commentaire un zeste de regret: «Que ne grasseie-t-elle pas un peu plus continuement à la mode bruxelloise! Ce serait plus savoureusement drôle, réaliste et séduisant pour nous, qui sommes d’ici en plein. »

Quant à Jacque lui-même, comédien particulièrement apprécié du public bruxellois, parce qu’il était réputé « uniformément » excellent dans les rôles de revue, il fit un véritable malheur lorsque le spectacle fut représenté sur les scènes parisiennes: on lui fit miroiter nombre de contrats plus mirobolants les uns que les autres et des auteurs comme Feydeau ou Rostand le supplièrent d’être de la création d’une de leurs pièces ; mais peine perdue, Jacque était casanier, il ne se plaisait qu’à Bruxelles, il refusa donc de jouer à Paris plus longtemps que la – très longue – série de représentations de Mlle Beulemans... « Jacque, écrit Serge Basset dans Le Figaro, est un des plus grands acteurs comiques de notre époque : il fait rire, rire aux larmes et (chose curieuse) sans qu’il soit possible d’analyser complètement la cause profonde de cette hilarité. C’est, en effet, sans moyens apparents, avec une simplicité et une bonhomie déconcertantes, qu’il arrive aux plus gros effets. Il entre en scène et voici la salle en joie. Mystère de belle humeur qui se renouvelle chaque soir avec la plus admirable régularité!1 Voilà un comédien qui savait ce que faire le Jacque (s) veut dire...

Il y avait encore dans la distribution d’autres vedettes bruxelloises, réputées elles aussi pour leurs prestations dans les revues et autres genres théâtraux de divertissement: madame Vara, qui était madame Beulemans; Mérin, qui était Séraphin; Ambreville, qui était Meulemeester et qui avait longtemps joué dans des revues à l’Alcazar, avant de passer aux Galeries. Quant à Delpierre, le rôle en fut confié à un jeune comédien qui s’appelait Jules Peaufichet. Lequel Jules Peaufichet – il avait, paraît-il, des manches de chemises si longues que l’on disait que « ses manchettes entraient toujours en scène avant lui » – allait bientôt prendre le pseudonyme de Jules Berry (eh! oui, rappelez-vous, parmi bien d’autres grands rôles, le diable des Visiteurs du soir de Carné et Prévert...).

[…]

Dans un message dédié en 1960 au public bruxellois pour le cinquantenaire de la pièce, Marcel Pagnol raconta lui-même la genèse sa Trilogie marseillaise :

Ce soir-là, j’ai compris qu’une œuvre locale, mais profondément sincère et authentique pouvait parfois prendre place dans le patrimoine littéraire d’un pays et plaire dans le monde entier.

J’ai donc essayé de faire pour Marseille ce que Fonson et Wicheler avaient fait pour Bruxelles, et c’est ainsi qu’un brasseur belge est devenu le père de César et que la charmante mademoiselle Beulemans, à l’âge de 17 ans, mit au monde Marius.

— Bernard DELCORD, Lire est un plaisir (extrait)
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