Jardin botanique | Espace Nord

Jardin botanique

Par Alain Bertrand
Postface de Rony Demaeseneer
Édition 2015
Genre Contes et nouvelles
ISBN 9782875680624
N° Espace Nord 338
Pages 160
  • Version papier
  •   Broché, 12 x 18,5 cm
  • 8,00 €

Le Jardin botanique d’Alain Bertrand, chroniques romanesques hautes en couleurs, exalte ce « confetti déchiré en deux par une ligne ondulée appelée frontière linguistique » qu’est la Belgique. On se perd avec délice dans les enceintes de ce royaume singulier où l’on côtoie des personnages à la Jules Renard, à la fois pittoresques et cocasses. L’auteur met en effet les pieds dans le plat (pays) en posant un regard tendre et amusé sur ses querelles byzantines. Mais il nous invite surtout à le suivre sur les traces d’un homme qui se penche avec une rigueur lyrique et chaleureuse sur son passé amoureux...

I

L’amour à la bruxelloise

Rien ne me rappelle davantage Bruxelles que l’amour. Du moins, le souvenir de l’amour. Disons: le glissement de l’amour sur une couche de feuilles mortes. Ou plutôt sa mise en bière – et oublions les chrysanthèmes, s’il vous plaît, car il serait vain de bâtir des châteaux de larmes le long de l’avenue de Tervuren sous prétexte que le tram 44 y dansait comme une Congolaise en sueur.
Chantal habitait à deux rues du Musée royal de l’Afrique centrale ; je crois même qu’elle montait dans le tram au terminus de la ligne, entre une vieille dame au masque ndunga et une petite fille en anorak léopard. Le tramway sonnaillait, franchissait un carrefour à quatre bras puis les frondaisons réglementaires de la forêt de Soignes, avant de se déhancher vers les étangs Mellaerts, où je me coulai sur le skaï brun, près de Chantal, m’écoutant lui balbutier que je m’aventurais vers le Jardin Botanique pour y accomplir des études.
Des études de Lettres, précisai-je, puisque je rêvais d’en recevoir, un beau matin, d’un sexe qui n’était pas le mien, et que je garderais comme une preuve pâle et parfumée que j’avais vécu hors de mon ombre.
Chantal était une vraie femme par les vagues dans sa chevelure, par le bleu de son regard fouetté d’embruns, par la cambrure de ses reins dont je ne retrouverais l’écho, plus tard, lors d’une escapade équatoriale, que sous les geignements de Magali, une étudiante en architecture qui se rappelait Bruxelles en respirant mon cadavre et quelques mots huileux comme place de Brouckère, René Magritte ou Mort Subite.
Chantal était bruxelloise, chaussée de talons plats, vêtue d’une veste en cuir effleurant la ceinture d’un jeans américain. Le hasard voulait qu’elle entamât les mêmes études, dans la même école, avec l’ambition de lire l’œuvre complète d’Eugène Ionesco. À ce dernier, je préférais Céline, pour le jus de la phrase, et les salles de cinéma, pour l’oubli de la mort. Michel, parfois, m’y accompagnait, avant de refaire le monde d’un verbe entrelacé du bleu velours de ses Richmond et de mes Gauloises. Chantal appréciait ma retenue et ma connaissance des horaires de trams. Elle semblait pressée, toujour,s de se rendre à la station Louise et, de là, chez un disquaire qui possédait tout David Bowie, tout Lou Reed et même du James Brown. J’aimais la voir dévaler les escaliers du métro, à cause du baiser que sa hâte déposait au hasard de ma joue, souvent près des lèvres, au coin même. C’était le signe tiède de mon existence, tandis que je remontais le col de ma gabardine ainsi que le Mont des Arts dont les trottoirs semblaient laqués par l’averse.
Un soir que les nuages rosissaient la place des Martyrs, Chantal jeta un coup d’œil énervé à sa montre-bracelet. Elle consentit à plonger dans la pénombre d’un cinéma qui jouait, je crois, African Queen. Les fauteuils étaient d’un rouge usé, la poussière émergeait par grains devant l’œil aveugle du projecteur. L’atmosphère avait la grâce d’une nuit d’été, le film était beau et vaste comme une rivière en colère, moins cependant que le delta formé par les ongles de Chantal. Comment aborder ces rives de nacre ? En nageant entre deux eaux tel un plongeur de combat parmi des crocodiles? Ou en tireur d’élite, depuis l’abri creusé sous la manche d’un pull ôté au motif d’une chaleur tropicale ? La vie est une jungle à débroussailler par un buveur de whisky qui chante faux de vieux airs irlandais... Dans le film de John Huston, Humphrey Bogart descend les rapides sans perdre sa casquette de marin; il a ce pouvoir des hommes qui ne se rasent plus et plongent la langue dans la bouche des femmes.
La mienne ne servait qu’à bredouiller, principalement des excuses au fait d’exister.

[…]

POSTFACE
de Rony Demaeseneer
Bibliothécaire-documentaliste, critique, chargé de cours en histoire du livre

Chronique d’un hédoniste

À l’annonce du décès prématuré d’Alain Bertrand, en février 2014 à l’âge de 55 ans, l’ensemble de la critique, tant en Belgique qu’à l’étranger, salua de manière unanime un auteur discret et généreux dont l’œuvre originale, en pleine maturité, révélait un réel talent littéraire. En découvrant les ouvrages d’Alain Bertrand, on est immédiatement séduit par l’élégance d’un style tout personnel et d’une écriture facilement reconnaissable, à la fois vive et tendre, dont les ressorts s’attachent à ces petits riens du quotidien qui font pourtant le tout – le tour ! – d’une vie. Déjà en 2003, Jérôme Garcin soulignait, dans une chronique du Nouvel Observateur consacrée à La Lumière des polders (Arléa, 2003), la beauté de la prose de l’auteur en la comparant à un «buisson d’épilobes ». Il terminait en ajoutant que ce livre rare est un passeport pour le bonheur. On pourrait aisément reprendre cette affirmation pour l’ensemble de l’œuvre. Rares en effet sont les livres qui déploient une telle joie, une telle jubilation dans l’écriture et desquels on sort ragaillardi et comme réconcilié avec le monde. Et c’est sans doute là, pour les proches et les lecteurs qui n’entendront plus la petite musique d’une langue réconfortante, ce qui est le plus révoltant dans cette disparition précoce.
De même, Alain Bertrand aura réussi le pari risqué de faire mentir l’assertion péremptoire d’André Gide selon laquelle on ne fait pas de bonne littérature avec de bons sentiments. Attention, il ne s’agit pas ici d’évoquer quelque sentiment édulcoré ou à l’eau de rose mais bien plutôt l’expression d’émotions fragiles, fugaces que l’auteur arrive à capter par petites touches et qu’il révèle au bain de son écriture, on le verra, souvent très poétique. Une écriture qui, de plus, témoigne d’une ironie fine, parfois caustique, de celles dont on use comme qui dirait sans avoir l’air d’y toucher, presqu’en dilettante. Car si elle apparaît a priori simple d’approche, la langue d’Alain Bertrand est en réalité d’une extrême précision et touche avec justesse et pertinence. Cette apparente simplicité cache ainsi une parfaite maîtrise de l’outil littéraire dont l’auteur connaît tous les registres et dont il sait interpréter toutes les variations, en virtuose. Le tout avec la candeur et la liberté de l’enfant qui s’amuse pendant des heures d’un bout de bois.
De la petite vingtaine de livres qui composent sa bibliographie, on peut isoler trois genres distincts, le roman, l’essai et les chroniques que l’auteur affectionne particulièrement, même si l’empreinte stylistique d’Alain Bertrand reste identifiable dans chacun des titres.

La chronique au quotidien

S’il est un genre dans lequel excelle Alain Bertrand, c’est assurément celui de la chronique.
Il suffit, pour s’en convaincre, de relire certaines pages de Je ne suis pas un cadeau (Finitude, 2010) ou de On progresse (Le Dilettante, 2007). Il n’est certes pas aisé de cerner avec précision les frontières de la chronique comme genre littéraire. On peut du moins relever certains aspects qui aident à en dessiner les contours. Ambivalente, la chronique a cette particularité de mettre en évidence la conscience du temps qui passe tout en croquant, à la manière du caricaturiste, le nu du quotidien. Saisir le moment comme un instantané pour mieux approcher la quête des origines et la mythification du passé, voilà en somme, pour reprendre un titre de Francis Ponge, «le parti pris des choses» de la chronique. S’adaptant constamment aux mutations des perceptions de l’époque, cette écriture hybride, éclatée et extrêmement malléable, possède l’avantage de mêler, dans un même texte, la plupart du temps assez court, la subjectivité de l’auteur, le réel (ou l’actualité) et la critique qui en découle, le plus souvent sur le ton de l’ironie. Résolument malicieuse, la chronique s’impose également dans un rapport de déplacement physique et de décalage focal, amenant ainsi l’auteur à percevoir avec plus d’acuité les travers d’habitudes, de rituels souvent absurdes ou dérisoires et pourtant tellement attendrissants. Trop rapidement brossé sans doute, l’énoncé de ces quelques éléments permet néanmoins d’approcher ce genre à la croisée des sentes littéraires.

[…]

« Douze textes pour refaire la Belgique à la manière d’un auteur qui ne ressemblait à personne. Il disait d’ailleurs qu’il vivait à Bastogne comme personne. Eclats de vie, de souvenirs, fugitives apparitions de bonheur et ruptures brutales, les ton est varié comme par temps incertain. »
(Pierre Maury, Le Soir)

Auteur
Alain Bertrand
Alain Bertrand (1958-2014) est né à Gand de parents ardennais installés à Bruxelles. Il a enseigné le français à Bastogne où il a vécu une trentaine d’années. Auteur de chroniques, d’essais (particulièrement sur Simenon) et de... lire la suite
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