La mort de Napoléon | Espace Nord

La mort de Napoléon

Par Simon Leys
Postface de Françoise Chatelain
Édition 2015
Première édition 1986
Genre Romans et récits
ISBN 9782875680570
N° Espace Nord 174
Pages 144
  • Version papier
  •   Broché, 12 x 18,5 cm
  • 8,00 €

« Messieurs-dames, hélas ! l’Empereur vient de mourir ! »
La nouvelle se répand rapidement à travers toute l’Europe. Pourtant, Napoléon n’est pas mort. Après une ingénieuse évasion, il a réussi à regagner la France, laissant un sosie occuper sa place à Sainte-Hélène – et ce n’est que ce dernier qui vient de trépasser. Mal ajusté à son incognito, Napoléon va traverser une série d’étranges épreuves. Confronté à son propre mythe, saura-t-il recouvrer son identité? Et qui est-il donc, maintenant que l’Empereur est mort ?

I
Un lever de soleil sur l’Atlantique

Comme il ressemblait vaguement à l’Empereur, les matelots du «Hermann-Augustus Stoeffer» l’avaient surnommé Napoléon. Aussi, pour la commodité du récit, ne l’appellerons-nous pas autrement. Et d’ailleurs, c’était Napoléon.
Comment, au terme d’un extraordinaire complot, il avait réussi à s’évader de Sainte-Hélène, – cette aventure a fait l’objet d’un précédent ouvrage auquel nous recommandons au lecteur de se référer. Qu’il suffise de rappeler ici le principe du stratagème : un maréchal-des-logis qui présentait une remarquable ressemblance avec l’Empereur, fut, après diverses péripéties, débarqué sur une grève de Sainte-Hélène par une nuit sans lune, cependant que Napoléon embarquait sur un phoquier portugais soudoyé pour la circonstance. Pour les geôliers anglais (et pour le reste du monde) la journée qui suivit cette ingénieuse opération fut une journée comme toutes les autres: Napoléon se leva à l’heure accoutumée, prit son café au lait habituel, fit sa promenade comme il en avait toujours eu l’usage. Hormis les fidèles serviteurs qui étaient de ce magistral complot, nul ne sut que ces diverses activités étaient en fait accomplies par un sosie, tandis que le véritable Napoléon naviguait au même moment sur ce phoquier qui, quelques semaines plus tard, devait le déposer à l’île Tristan da Cunha – endroit morne, à peine peuplé de quelques pingouins et autres indigènes déshérités, dont nous épargnerons ici la description.
De Tristan da Cunha, suivant un plan minutieusement réglé dont les étapes successives ne lui étaient indiquées au fur et à mesure de sa route que par des agents anonymes, eux-mêmes outils aveugles au service d’une mystérieuse organisation, il trouva à s’embarquer sur un langoustier qui ralliait le Cap.
Cette traversée fut longue et pénible.
Il voyageait sous le nom d’Eugène Lenormand, mais durant cette navigation, son pseudonyme lui fut de peu d’usage. L’équipage en effet était composé de Norvégiens, gens taciturnes qui n’auraient jamais imaginé de lui demander son nom : de tout le voyage, ils ne lui adressèrent pas une seule fois la parole. Ce n’était point mauvais gré de leur part: ils n’étaient pas plus bavards entre eux, et du reste quelques-uns des plus vieux parmi les matelots avaient, à force de mutisme maritime et scandinave, fini par perdre complètement l’usage de la parole. Sa ressemblance – atténuée mais encore décelable – avec le héros qui avait fait trembler l’Europe, ne suscita aucune curiosité indiscrète, l’équipage ne connaissant en fait de têtes couronnées qu’un vague roi de Danemark dont la lithographie jaunie était épinglée à la cloison du poste.

Mais maintenant il n’en allait plus de même sur le «Hermann-Augustus Stoeffer», ce brick qui le ramenait vers la France, et dont l’équipage était composé de voyous cosmopolites, parmi lesquels certains n’étaient pas entièrement dépourvus de culture générale – sans compter que le maître d’équipage était un Français qui avait servi dans la marine lors de l’expédition d’Égypte, et se proclamait farouchement bonapartiste.
Et pourtant c’est encore ce dernier personnage qui eut le plus de mal à admettre qu’il pût exister une quelconque ressemblance entre un garçon de cabine – car c’est en cette qualité que Napoléon était inscrit au rôle – et son Empereur.
Tout avait commencé par une impertinence du mousse.
Un jour, ayant à porter au gaillard d’arrière les plateaux du petit déjeuner des officiers, comme il hélait le garçon de cabine pour lui demander un coup de main, mais que ce dernier restait plongé dans ses éternelles songeries, le mousse qui était doué d’un esprit observateur et facétieux, finit par crier :
– Ohé,Napoléon!
L’effet dépassa toute attente : l’interpellé bondit sur ses pieds, transformé, le temps d’un éclair, en un fauve aux yeux pâles et terribles.

[…]

POSTFACE
de Françoise Chatelain

Dans les années 1950, Pierre Ryckmans, étudiant en droit et en histoire de l’art à l’Université catholique de Louvain, fut invité à participer à un voyage en Chine avec d’autres jeunes étudiants belges. Ce fut une révélation. À l’issue de ses études en Belgique, il se perfectionna à l’Université de Taïwan et passa plusieurs années en Asie. Ses travaux à cette époque portaient tous sur la culture chinoise: sa thèse – Les «propos sur la peinture» de Shitao, traduction et commentaire pour servir de contribution à l’étude terminologique et esthétique des théories chinoises de la peinture –, ses traductions de documents anciens, ses notices biographiques de peintres chinois pour l’Encyclopaedia universalis... Sinologue renommé, il s’installa en Australie pour y enseigner la langue et la littérature chinoises. Sa connaissance de la réalité de la République populaire de Chine l’incita à s’intéresser à la politique du régime communiste et il publia, en 1971, Les Habits neufs du Président Mao: chronique de la Révolution culturelle, sous le pseudonyme de Simon Leys. Cet essai fut suivi de plusieurs autres sur la politique chinoise, qui provoquèrent de vives polémiques en France. Leys était un intellectuel pur jusqu’à ce qu’il s’engage contre la Révolution culturelle chinoise. Convaincu que la volonté du pouvoir communiste chinois était d’éradiquer la culture traditionnelle à laquelle il était viscéralement attaché, il ne pouvait que s’élever contre lui.

Dans Orwell ou l’horreur de la politique (1984), il écrit :

« C’est cette dimension humaine qui donne à l’œuvre d’Orwell une place à part dans la littérature politique de notre temps. Plus spécifiquement, ce qui fonde son originalité supérieure en tant qu’écrivain politique, c’est qu’il haïssait la politique. [...] si la politique doit mobiliser notre attention, c’est à la façon d’un chien enragé qui vous sautera à la gorge si vous cessez un instant de la tenir à l’œil. »

Leys partage avec Orwell cette haine du politique, ou du moins d’un politique qui outrepasse son rôle naturel. C’est précisément le cas de la dictature totalitaire qui vise à « supprimer l’existence même des intellectuels et des lettrés », par hostilité naturelle «à la recherche du vrai et du beau comme fins en soi.
La publication d’une œuvre de fiction dans ce contexte pouvait surprendre, que dire alors d’un texte comme La Mort de Napoléon ? Publié en 1986, c’est le seul texte de fiction de Simon Leys.
C’est Napoléon Ier qui est au cœur du récit : l’Empereur s’est échappé de Sainte-Hélène où un imposteur l’a remplacé. Il voyage sous l’identité d’Eugène Lenormand et doit débarquer à Bordeaux pour fédérer ses partisans et reprendre le pouvoir. Mais le destin ne le permet pas: après un long voyage, une escale sur un îlot désolé, deux changements de bateau, il se croit près du but quand l’escale à Bordeaux où il devait débarquer est supprimée. Napoléon est dès lors contraint de poursuivre jusqu’à Anvers. Il entreprend alors de regagner la France en traversant la Belgique : passant par Anvers, Bruxelles, Waterloo, Fleurus et Charleroi, il atteint, non sans difficulté, Paris grâce à l’aide d’un sergent qui l’a reconnu. Il y trouve refuge chez l’Autruche, la veuve d’un adjudant de la Grande Armée.
Celle-ci accueille chez elle un petit groupe de nostalgiques de l’Empire. C’est là qu’il apprend la mort de Napoléon à Sainte-Hélène – sa propre mort! Contraint d’abandonner provisoirement son projet de reconquête du pouvoir, il met ses prodigieuses qualités de stratège au service de la vente de melons que la veuve fait venir de Provence. Il est bientôt reconnu par un des fidèles mais celui-ci s’estime trahi et l’emmène dans un asile de fous où il se trouve confronté à quantité de répliques dégradées de lui-même. Cette épreuve le renforce dans sa volonté de reprendre sa place. Mais la mort l’empêchera définitivement d’y parvenir. Il disparaît en comprenant qu’il a négligé l’essentiel et qu’il ne connaît même pas le nom de sa compagne.
Occultée par l’apport essentiel de Leys à la sinologie, son œuvre narrative mérite d’être redécouverte pour elle-même, à la lumière notamment des articles critiques qu’il écrivit dans la presse française mais aussi anglo-saxonne.

Un jeu littéraire

Leys s’est amusé à construire son récit en jouant sur les codes de différents genres littéraires.

La Mort de Napoléon est une fable, un conte philosophique, de ceux que Leys évoque, en 2001, dans « Ouvertures », un essai sur les débuts de textes : « Dans les fables philosophiques, cependant, c’est une tactique plus traditionnelle qui demeure de règle; en général, il s’agit d’intriguer le lecteur, de provoquer sa curiosité en captant d’emblée son imagination1.» L’incipit du texte ne déçoit pas de ce point de vue :

« Comme il ressemblait vaguement à l’Empereur, les matelots du « Hermann-Augustus Stoeffer » l’avaient surnommé Napoléon. Aussi, pour la commodité du récit, ne l’appellerons-nous pas autrement.
Et d’ailleurs, c’était Napoléon.» (p. 5)

[…]

« Epoustouflant d'intelligence et de drôlerie ! »
(Bernard Delcord, M... Belgique)

« On ne sait plus depuis deux siècles écrire de contes philosophiques de cette tenue-là. »
(François Nourissier, Le Point)

« La Mort de Napoléon repose sur une idée époustouflante... et est écrit avec la grâce d’un poème. »
(Edna O’Brien, Sunday Times)

« Un livre extraordinaire... Simon Leys est un fabuliste expert. »
(Penelope Fitzgerald, The New York Times) 

« La seule fiction de Leys est habile, écrite avec finesse et porteuse de sens multiples. »
(Pierre Maury, Le Soir)

« S’il est un premier livre à lire en cette période, c’est « La mort de Napoléon » de Simon Leys. Il imagine qu’en 1821, l’empereur s’est échappé de Sainte-Hélène où il s’est fait remplacer par un sosie. [...] Première lecture démystificatrice donc : le conte philosophique de Simon Leys.  »
(Jean Lebrun, La Marche de l’Histoire, France Inter)

« Simon Leys, né Ryckmans non loin de Waterloo, amène [Napoléon] à la tombe sans acrimonie parce qu’il est poète et pas procureur. »
(Joëlle Kuntz, Le Temps)

« Une uchronie sur le mode d'un récit d'aventures non dénué d'une certaine dérision »
(Revue Eléments, mai-juin 2016)

Auteur
Simon Leys
Simon Leys est le pseudonyme de Pierre Ryckmans (1935-2014). Historien d’art, sinologue et essayiste internationalement reconnu, il est notamment l’auteur de : Les Habits neufs du Président Mao (1971), Ombres chinoises (1974), Protée et... lire la suite
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