Derrière la Colline | Espace Nord

Derrière la Colline

Par Xavier Hanotte
Postface de Joseph Duhamel
Édition 2014
Genre Romans et récits
ISBN 9782875680440
N° Espace Nord 277
Pages 400
  • Version papier
  •   Broché, 12 x 18,5 cm
  • 10,00 €

Au début de l’été 1948, dans un village de la Somme, un homme revient sur son histoire.

Celle de deux amis, l’un poète et l’autre jardinier, qui se sont engagés ensemble dans l’armée britannique et ont connu l’enfer dans un coin perdu de Picardie, le 1er juillet 1916. L’un d’eux n’en reviendra pas.

Récit à la première personne, ce roman n’est pas seulement une formidable évocation du quotidien des tranchées. C’est aussi une réflexion poignante sur la destinée, l’identité, l’amour déçu et l’horreur de la Grande Guerre, à la fois proche et lointaine, qui n’en finit pas de jeter sur notre siècle les ombres d’une folie toujours prête à ressurgir.

Chapitre premier

«Comprenez-moi bien, monsieur...»
Le trou. Un nom, c’est vite oublié, et il a déjà rangé ma lettre dans l’un des cartons marbrés qui décorent son imposant bureau. C’est un homme d’ordre et de méthode. Afin que nul n’en ignore, les attributs classiques du bon gestionnaire balisent les quatre coins de sa table selon une disposition géométrique davantage calculée en fonction de l’effet à produire sur le visiteur que d’une quelconque efficacité administrative. Sans hâte apparente, il fait mine de chercher ma prose, ouvre un classeur, puis un autre. Avec un bruit soyeux, les cartons glissent sur la feutrine verte que ne souille aucun pâté, aucune brûlure de cigarette.
«Parsons, monsieur. Nigel Parsons...»
D’une voix neutre, j’ai laissé tomber mon nom comme une cendre froide sur son bureau net. Presque déplacé dans le silence capitonné de cette pièce, où la fixité des choses proscrit le moindre bruit, le son de ma voix n’effraie que moi. Le directeur n’a pas levé la tête, il noue les rubans d’une chemise. De ma part, c’est une lâcheté de plus, voire une incorrection: j’aurais dû le laisser chercher. Mais ma lettre de candidature, peut-être l’a-t-il jetée dans la corbeille que le bureau me dissimule.
«Parsons, oui... Parsons.»
Il replace le dossier à sa gauche, en caresse la couverture d’un geste qui, cette fois, sent la diversion, sinon l’embarras.
«Comprenez-moi donc bien, Mr Parsons. Ce n’est pas que nous méjugions votre valeur ni votre diplôme. Votre personne n’est nullement en cause et croyez que j’apprécie votre démarche dans tout ce qu’elle a de flatteur pour nous. Mais précisément, un établissement tel que le nôtre...»
Sa main grise prend son envol, décrit dans l’air confiné un mouvement aussitôt brisé, puis s’abat sans bruit sur l’accoudoir. Un mince jet de poussière saupoudre la lumière dorée du contre-jour. Ainsi qu’on chasserait une mouche importune, il vient de balayer mon dernier espoir.
«Je serai clair... D’autres écoles constitueraient pour vous un terrain d’action naturellement plus approprié, où vous pourriez donner...»
Une hésitation, la première. Sur les mots, et rien qu’eux.
«Votre pleine mesure.»
La formule le satisfait. Cela me vaut un sourire. Même si l’envie m’en taraude, la politesse m’interdit de tourner les talons pour battre illico en retraite. Je commence à m’habituer. En attendant le signal du départ, je ne regarde plus l’homme assis devant moi que lorsque la bienséance le requiert. Et encore, en ces instants-là mon regard le traverse, finit par se perdre derrière lui dans la jungle du papier peint, un sinueux vestige des Arts & Crafts presque incongru en ce temple de la rectitude et de la rigidité. Le calendrier détachable corrige un peu cette impression.

Jeudi, 6 août 1914.

À force de faire le tri, de guetter l’unique parole qui par extraordinaire ferait sens pour moi, je ne l’écoute pas vraiment non plus. Rien de grave: de toute façon cet homme n’a rien à me dire, il se contente de porter un discours comme d’autres une redingote – avec aisance il est vrai.
Non, la lumière du dehors me parle davantage, même si je ne saisis pas toujours la teneur de ses messages dont l’ironie n’est jamais tout à fait absente. Cela, c’est à peu près tout ce qui subsiste en moi de Nicholas Parry: plutôt que les bêtes ou les fleurs, cette manie chronique de faire parler les ciels. Ainsi, aujourd’hui, un soleil clair de vacances voudrait-il clamer à la face du monde, non seulement que le bonheur existe – sur ce point, on le croit volontiers –, mais encore qu’il n’y a qu’à se pencher pour le ramasser – là, tout de même, on demande à voir. Derrière le bureau, la fenêtre à guillotine encadre les toits luisants de Belgravia et, si loin qu’elles en paraissent irréelles, les premières frondaisons de Buckingham qui tremblent dans la touffeur d’août.
Le directeur achève le panégyrique de son école. Sans se départir d’une certaine retenue, il aborde la péroraison. Structure classique, éprouvée, prévisible. En fait nous nous ennuyons tous deux, mais c’est le prix à payer pour la liberté de chacun: lui dedans, moi dehors.
«Tout de même, ce n’est pas Eton, ici...»
Les mots m’ont échappé. Je l’ai interrompu.
«Sauf votre respect, monsieur le Directeur.»
Cette phrase de rattrapage, combien de fois ne l’avais-je pas surprise au magasin, dans la bouche de mon père, quand celui-ci contestait – avec la politesse requise mais en serrant les dents – le verdict injuste d’un client sur la qualité des cigares hollandais ou la fraîcheur des marmelades et des thés chinois. Comme les humbles dont il est l’apanage, le petit commerce possède lui aussi sa langue de bois.

POSTFACE
de Joseph Duhamel

Né en 1960 en Belgique, Xavier Hanotte se situe à un carrefour d’influences qui vont marquer son œuvre. Francophone, Wallon d’origine mais vivant aux alentours de Bruxelles, il fait des études de lettres anglaises et néerlandaises et se lance très tôt dans la traduction d’écrivains flamands et anglais. Son esthétique littéraire et son imaginaire vont ainsi être façonnés par des auteurs écrivant dans une autre langue que celle qu’il utilise principalement, même s’il lui arrive d’écrire des poèmes en anglais.
Son intérêt pour la guerre de 14-18 a été renforcé par sa découverte de l’œuvre du poète anglais Wilfred Owen, mort au combat en novembre 1918, qui évoque son expérience de la guerre dans ses poèmes et sa correspondance. Cet intérêt personnel coïncide avec le développement d’un mouvement international de redécouverte de la Grande Guerre, aussi bien en littérature anglaise que française. Comme les autres représentants de ce mouvement, Hanotte veut lutter contre l’oubli qui menace le passé. Barthélemy Dussert, le héros des deux premiers livres, se donne comme devoir moral d’être le gardien de la mémoire et agit par souci de mémoire collective – le romancier n’assume pas aussi radicalement ce devoir moral. Ainsi, dans De secrètes injustices, Dussert fait-il parler les tombes de soldats anglais enterrés à Ypres, ressuscitant et sauvant par les mots le destin de ces soldats auxquels rien ne le lie pourtant. Si la guerre de 14-18 n’est pas l’argument principal des deux premiers romans, elle y est largement présente, entre autres par le biais de Wilfred Owen, dont la personnalité et les œuvres sont souvent évoquées, et par les liens étranges qui peuvent se dessiner entre des épisodes d’aujourd’hui et d’alors. Derrière la colline est le premier roman de l’écrivain prenant la Grande Guerre comme décor d’un questionnement plus universel qui dépasse le conflit de 14-18.
Par ailleurs, Xavier Hanotte s’inscrit également dans un courant littéraire difficile à définir parce qu’il n’a jamais vraiment été théorisé par ses praticiens, le réalisme magique. En quelque sorte à mi-chemin du réalisme prétendant décrire le monde tel qu’il est et du fantastique affirmant l’existence d’une dimension autre avec laquelle le réel entre en conflit, le réalisme magique postule la présence au sein même du réel d’un mystère, d’un surréel indissociable de la réalité, perceptible dans des circonstances et selon des modalités particulières. De l’ordre de l’indicible, étranger aux moyens du langage quotidien, ce surréel relève aussi d’une vérité, non transcendante puisqu’inscrite au cœur mystérieux de ce réel. Le réalisme magique se veut donc une tentative de synthèse des deux dimensions composant le monde, fondée sur les ressemblances et les correspondances et dès lors les rapports insoupçonnés entre des éléments du réel. Ce courant est largement représenté en Belgique, essentiellement par des auteurs originaires de Flandre, qu’ils écrivent en français comme Paul Willems ou Guy Vaes, ou en néerlandais comme Johan Daisne ou celui qui en est le principal représentant, Hubert Lampo. Xavier Hanotte en a été un ami proche, le considère volontiers comme son maître et a traduit plusieurs de ses textes. Dans les deux romans précédant Derrière la colline, le réalisme magique occupe une place essentielle, mais discrète. Dussert exprime souvent les relations de ressemblance ou de parenté entraperçues entre des lieux et des époques différentes. Surtout, le récit laisse une large place à l’illogique et à l’indéfini, l’hésitation quant au sens des événements et à leur degré de réalité étant maintenue.
La démarche d’Hanotte est donc originale en ce qu’il mêle l’optique du réalisme magique à la thématique de l’oubli et de la guerre. D’une certaine façon, on peut considérer que l’émergence du surréel dans le réalisme magique – essentiellement par le raccourci temporel – est une façon de lutter contre les mécanismes à l’œuvre dans le processus de l’oubli.
L’aspect le plus interpellant de Derrière la colline tient à l’effet de surprise que constitue la tromperie savamment entretenue par le romancier sur l’identité du narrateur, obligeant à une relecture. Le texte imprimé en italique et daté de 1948 apparaît dans un premier temps comme une réaction ou un commentaire de William Salter au manuscrit de son ami Nigel Parsons. De nombreuses notations dans le texte de Salter corroborent cette version: «c’est tout ce qui me reste de ce cher vieux Nigel» (p. 17); «je ne suis pas un homme de plume. (...) Mes outils à moi (...) ne mentent jamais» (p. 14); «Nigel aurait écrit quelque chose d’approchant,...» (p. 89). À première lecture, ces phrases confirment l’hypothèse de la mort de Parsons. À la seconde lecture, il faut reconnaître que ces affirmations ne sont pas fausses et s’expliquent par l’état psychologique d’évitement du passé de Parsons/Salter.
Elles doivent néanmoins être réinterprétées dans un sens tout différent. Le fonctionnement même du roman repose donc sur une polysémie et une relecture imposées.

Auteur
Xavier Hanotte
Né en 1960, Xavier Hanotte publie son premier roman, Manière noire, en 1995. Suivent une dizaine de romans, dont Derrière la colline (2000) et Les Lieux communs en 2002, ainsi qu’une pièce de théâtre et un recueil de poèmes. Ses textes... lire la suite
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