Madrid ne dort pas | Espace Nord

Madrid ne dort pas

Par Grégoire Polet
Postface de Rossano Rosi
Édition 2015
Première édition 2005
Genre Romans et récits
ISBN 9782875680433
N° Espace Nord 334
Pages 240
  • Version papier
  •   Broché, 12 x 18,5 cm
  • 9,00 €

Madrid. Un œil s’ouvre, ce vendredi d’automne à 17h15. Il ne se refermera que le lendemain matin, le temps de voir dix, vingt, trente personnes passer, revenir, se connaître, se croiser, se heurter: un cinéaste en hélicoptère, un traducteur, un policier mélancolique, une coiffeuse, un baryton fiévreux, des écrivains, une clocharde...

Et Madrid, qui ne dort jamais.

Ecoutez un extrait

I

On vend les billets de loterie dans les kiosques ONCE, qui ferment habituellement de 15 à 17 heures. Maintenant, sur la Glorieta Bilbao, il est 17h15 et, visibles depuis les grandes vitres du Café Comercial, les volets du kiosque sont encore baissés. Amparo García de Sola n’est pas à l’heure. Elle se dépêche sur le trottoir de la rue Fuencarral, elle accélère encore l’allure et le rapide balayage de sa canne blanche ne suit pas.
Un ouvrier de Telefónica en salopette jaune, du fond de sa tranchée, la tête dépassant juste le niveau du sol, la suit du regard. Amparo passe et continue de se presser. Elle parvient au kiosque.
Amparo tâtonne, trouve la serrure, laisse tomber sa canne, s’énerve, perd ses moyens mais finit par entrer.
Fernando Bernal, assis de travers dans le coin de la banquette, bien au chaud derrière la vitrine du Café Comercial, voit maintenant les volets se lever et le visage d’Amparo qui fait la moue. Elle suspend nerveusement, avec son habileté remarquable, les longs accordéons de billets de loterie aux cordelettes de la petite vitrine. Elle s’agite, la tête rejetée en arrière, n’ayant aucune raison de la diriger vers ce que font ses mains. Ses lèvres bougent, il semble qu’elle parle, ou qu’elle chante, ou qu’elle s’énerve. Probablement.
Une douleur dans la poitrine soudain le préoccupe et Fernando Bernal dépose son verre de bière sur la petite table, se redresse sur la banquette, plisse le front et écrase sa cigarette.
La rue est pleine de monde. Dans le café, les serveurs circulent entre les tables et les colonnes. Bernal reprend son verre, il le passe sur ses joues, sur son front, il ferme les yeux et la buée froide le rafraîchit. Il soupire, il les rouvre. Deux tables seulement ne sont pas occupées. Bernal aperçoit maintenant, sur la banquette de l’autre mur, sous les glaces où la salle se redouble, le visage qu’il connaît. Il se lève, il emporte son verre et son manteau et s’approche de l’homme: «Santiago!» Santiago plisse les yeux, il grimace comme devant le soleil et indique une chaise de la main. «Fernando, quelle joie ! » Fernando Bernal pose les mains sur le dossier, comme sur une tribune.
– Assieds-toi, Fernando. Qu’est-ce que tu deviens ?

II

– Cardiaque.
Fernando s’est assis. Santiago allume une Ducados. – À un cardiaque je n’en offre pas.
– J’ai lu ton dernier bouquin. Pas mal.
– Merci.
– J’ai dû l’acheter en librairie.
–...
– C’est le premier de tes livres que j’achète en librairie.
– Fernando, tu le sais comme moi, les éditeurs sont mesquins, et de plus en plus. Je n’en ai reçu que vingt-cinq.
– Je ne suis plus dans le top-25.
– Non tu n’es plus dans le top-25. Dans le top-25 il y a ma femme, mon fils, Ernst Jacher et vingt-deux imbéciles à qui je dois des marques d’estime. Tu m’emmerdes.
Fernando Bernal sourit lentement. Maintenant, il pose la main sur la manche blanche et galonnée du serveur, il le remercie, il n’a besoin de rien.
– Ton fils? Comment va-t-il? – Il va.
– Marié?
– Rien en vue.
– Papa?
– Pas que je sache.
– Et ta femme?
– Toujours bien. Elle est à Rome, pour la canonisation de quelqu’un.
– Pour le boulot ou par envie ?
– Un peu des deux. Elle a demandé le reportage. Ça fait une semaine qu’elle y est, elle revient tout à l’heure, elle doit être en train d’atterrir, d’ailleurs, à Barajas.
– Elle s’emmerde pas, ta femme.
– Qu’est-ce que tu dis encore comme connerie ?
– Je dis qu’elle s’emmerde pas. Ça paie bien ce qu’elle fait?
– Qu’est-ce qu’elle fait ?
– Le journalisme. Le journalisme, ça paie bien ?
– Fernando : tu m’emmerdes. Ça fait un temps fou qu’on ne s’est pas vus et en deux minutes, tu m’emmerdes: qu’est-ce que tu as?
– Je suis cardiaque.
– Si les vieux cons sont des cardiaques, alors je te crois, tu es cardiaque.
– Tu as raison, Santi. Je suis cardiaque.

[…]

POSTFACE
de Rossano Rosi
Nuit blanche à Madrid

Suivez le guide...

Madrid ne dort pas est le premier roman de Grégoire Polet ; il est sorti chez Gallimard en 2005. Son auteur avait alors vingt-sept ans. D’autres romans, tous chez le même éditeur, ont suivi depuis lors, romans partageant une même caractéristique que l’on devinait dès cette première œuvre : le goût pour le paysage urbain, l’attrait exercé par la ville et son défilé ininterrompu de visages ou d’événements, ses itinéraires plus ou moins libres ou plus ou moins ordonnés, ses espaces toujours organisés.
Cette affinité avec l’univers urbain n’a rien d’anecdotique ; il ne s’agit jamais pour Grégoire Polet de poser un décor, où évoluerait l’action du roman. La ville n’est pas une simple toile de fond qui n’aurait d’autre valeur que celle d’être une sorte d’effet de réel topographique, un lieu sans consistance, de convention – sans chair ni sang. Nous touchons là, bien sûr, à quelque chose de topique, profondément tressé à la trame de l’imaginaire d’un écrivain. Car, si Madrid ne dort pas – sans surprise, sans ironie, conformément au titre du roman – se passe bien à Madrid (et rien qu’à Madrid), les autres romans de Grégoire Polet voyagent de Bruxelles à Barcelone, en passant par Paris.
Et toujours la ville tient dans ces différentes œuvres un rôle prépondérant qui ne peut laisser indifférent le lecteur ; elle donne une tonalité décisive au récit, qui ne serait pas le même s’il s’était déroulé ailleurs.
Ainsi, la présence de la métropole castillane, dans le roman qui nous occupe, est si forte, tellement irremplaçable qu’elle en devient elle-même un personnage du récit – la matière même du roman. Madrid vit : Madrid ne dort pas, Madrid que personnifie explicitement ce beau titre, dont la structure phonologique, commençant et s’achevant par un [a], forme – à l’image du récit lui-même – une boucle sonore scandée par le rythme de ces trois [d] venant souligner la dimension vrombissante, vivante, agitée du Madrid de ces années charnières entre le XXe et le XXie siècles : où il n’est pas interdit de reconnaître le Madrid effréné de la movida.
La movida est en effet bien présente dans le roman de Polet (ne serait-ce que par la présence, furtive, en une sorte de clin d’œil, de la figure tutélaire de Pedro Almodóvar), mais de façon indirecte, en filigrane, sans toutefois qu’elle en constitue le sujet immédiat. Car le sujet du roman, c’est tout simplement Madrid – movida ou non.
Certains livres peuvent être lus comme une déclaration d’amour à une ville ; Madrid ne dort pas entre sans nul doute dans ce cas-ci, tant est grand et explicite le plaisir qu’éprouve le romancier à nommer les rues, places ou avenues, à désigner les stations de métro – bref à reconstituer, dans notre espace imaginaire, une topographie rigoureusement exacte de Madrid, et cela avec une minutie presque obsédante, avec un tel souci de la vérité qu’on pourrait presque s’amuser à suivre les évolutions des personnages du roman sur une carte.
Il en résulte d’abord un pur plaisir topographique, absolument ludique. Un plaisir ludique mais réel pour tout lecteur, à condition qu’il accepte de se laisser emmener en balade par ce vrai moment de tourisme que constitue aussi la lecture de ce roman. Le Madrid évoqué par Grégoire Polet est le Madrid qu’un visiteur de quelques jours ne manquerait pas de visiter ou d’arpenter : rien d’étonnant ni de déconcertant dans les choix d’itinéraires qu’opère Grégoire Polet, lesquels s’articulent autour de la Plaza del Sol, dans une espèce de triangle formé par la Glorieta de Bilbao et la Calle Fuencarral, par le quartier de Salamanca et enfin par le Palais royal et la Plaza de Oriente. C’est un plaisir aussi pour le lecteur qui connaîtrait déjà cette ville et qui éprouverait un charme séduisant à retrouver des lieux, des noms qu’il aura déjà eu l’occasion de croiser.

[…]

Auteur
Grégoire Polet
Grégoire Polet est né à Bruxelles en 1978. Madrid ne dort pas est son premier roman, paru en 2005 chez Gallimard. Il a depuis publié, chez le même éditeur, Excusez les fautes du copiste (2006, Prix Victor-Rossel des jeunes), Leurs vies... lire la suite
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