Carine | Espace Nord

Carine

ou la jeune fille folle de son âme

Édition 2014
Première édition 1929
Genre Poésie et théâtre
ISBN 9782875680136
N° Espace Nord 302
Pages 160
  • Version papier
  •   Broché, 12 x 18,5 cm
  • 8,00 €

Fraîchement sortie du couvent, Carine se voit confrontée brutalement, au cours de ses noces avec Frédéric, à la réalité du monde des adultes, au règne de la chair, de la concupiscence et du mensonge. Mais Crommelynck déjoue toutes nos attentes, car Carine est victime, non pas, comme Justine, des « infortunes de la vertu », mais de sa propre passion, dont le dramaturge dévoile la nature toute paradoxale : elle est folle de son âme.

Logicien implacable, Crommelynck explore, dans Carine comme dans ses autres pièces, les abysses de la condition humaine, inventant une dramaturgie qui annonce celle du nouveau théâtre.

Le hall d’un château.
Au-dessous d’une baie d’un seul cristal qui s’ouvre au plein ciel lorsque les rideaux sont ouverts, un escalier d’une courbe hardie s’enlève en trois courtes volées, de droite à gauche, vers les appartements dont deux fenêtres coquettement habillées sont closes derrière leur élégant balcon. Sa rampe de fer forgé a la légèreté d’une échelle de soie à laquelle un souple feuillage se noue. À sa traversée de la salle il évoque, peut-être à cause des lanternes qui marquent chaque palier, un pont sur un canal dans une ville italienne de la Renaissance.
Du reste cette impression de plein air s’impose : murs de pierre blanche où sont fichées des torches de bronze dans leurs anneaux ; à droite, portes de chêne à ferrures ; à gauche, entrée de la galerie aussi large qu’une ruelle. Rien ne la peut modifier, ni que le mur du fond soit recouvert d’une riche tapisserie ancienne, le carrelage d’un tapis de haute laine, ni qu’il y ait, au milieu de la pièce, une table marquetée et des sièges de brocart.
On se croirait dans une petite place publique décorée pour une visite princière.
Droite, mince, sombre, Christine entre de gauche, lève la tête et les yeux, vivement, vers les fenêtres de l’étage, et va 15s’asseoir sur la première marche de l’escalier, le poing fermé sous le menton.
Nency, blonde et dodue, arrive du même côté, en courant. Toutes deux sont vêtues d’un uniforme de chasseuse.

NENCY : Christine, oui, c’est toi! Christine! tu n’as pas changé.

Elle s’élance vers son amie.

CHRISTINE se dresse, hautaine, froide: Pardon – je n’embrasse plus : ma bouche est morte.
Bonjour.
Je te reconnais, mais tu as changé de deux ans. Tu es beaucoup plus jolie – et mûre pour un homme velu.
NENCY rit : Oui, sans doute... Je te remercie pour le compliment. Toi, non, – tu es née avec ce beau visage de glace et de feu. Je t’ai reconnue de loin, dans le parc, et poursuivie. J’aurais voulu me promener avec toi en attendant...
CHRISTINE, avec un brusque emportement contenu: Attendre quoi ? Le parc est pourri ! Tout est ruine, écroulement, décombres, – mon cœur aussi. De la fange sous les feuilles tombées. Le vent d’aujourd’hui n’a pas de force pour balayer tout cela, – le soleil est vieux.
Non et non. Laisse-moi ici.

Elle se rassied sur la marche de l’escalier.

Attendre Carine? Tu veux regarder ses yeux tandis qu’ils sont fraîchement blessés ?
NENCY s’assied dans un fauteuil et rit: Oui, justement, j’étais curieuse...
CHRISTINE, les yeux au loin: S’enliser sans secours dans cet automne pourrissant.

Les cors, au loin, sonnent. Elle ajoute, hargneuse, amère.

Écoute ! Deux jours que leur clameur poursuit la bête. Ah ! qu’elle meure vite ! Qu’elle meure avec ses larmes et les miennes.
NENCY sourit : Tu es toujours la même.
CHRISTINE, immobile, distante: Toujours, – et toi? d’où viens-tu ? qui t’a invitée ?
NENCY: Personne. J’étais dans le pays, chez des parents qui m’ont informée du mariage. J’étais curieuse de retrouver Carine après ses noces. C’est un miracle, si j’y pense...
CHRISTINE, avec une sombre véhémence: Hier, cinq heures après-midi, elle a tourné la clef de leur appartement. Ils sont claquemurés depuis !
Ont-ils une seule fois, ouvert la porte ? Non !
Ni boire, ni manger.
Rassure-toi, elle n’est pas morte de lui. Vingt fois j’ai appliqué mon oreille à la serrure : on entend leurs roucoulements.

Nency rit, très fort. Christine lui lance, avec mépris.

Ordure !... À te pourlécher pour sentir sur ta bouche mouillée jusqu’au remuement de l’air!

L’oncle de Carine est rentré sans être vu. Il écoute. Il est en habit de chasseur, rouge. Nency rit plus fort.

[…]

POSTFACE

Une éthique d el'impssible
Pierre Piret
Professeur à l’Université catholique de Louvain (Louvain-la-Neuve)

«De la démence si l’on veut, mais qui, par moments, ressemble étonnamment à du génie», s’écriait Paul Demasy en 1925, lors de la création de Tripes d’Or. Crommelynck n’a jamais vraiment fait l’unanimité, sauf peut-être avec Le Cocu magnifique, la pièce qui, en 1920, l’a subitement révélé. Encore faut-il admettre que cette unanimité reposait largement sur un malentendu et une interprétation réductrice. L’échec de Tripes d’Or, pièce très proche, à bien des égards, du Cocu magnifique, fait surgir le soupçon: Crommelynck a du génie, certes, mais il «dépasse la mesure» (Edmond Sée), si bien que son œuvre produit une «impression d’incohérence tumultueuse» (Antoine). C’est avec la même perplexité qu’est accueillie la création de Carine ou la jeune fille folle de son âme, en décembre 1929: on admire le lyrisme et le dynamisme de l’œuvre, mais on n’en saisit pas la cohérence. Crommelynck, une fois de plus, suscite la controverse: la plupart des critiques perçoivent l’originalité de la pièce, mais la trouvent néanmoins décevante (il faut dire que la mise en scène et l’interprétation n’étaient manifestement pas à la hauteur); en réaction, les jeunes dramaturges les plus en vue de l’époque signent un manifeste en faveur de la pièce et font de Crommelynck leur chef de file.

Cet accueil très contrasté correspond, à vrai dire, à ce qu’on pourrait appeler le geste théâtral de Crommelynck: reprenant des thématiques traditionnelles (le jaloux, l’avare, etc.), il les soumet à une logique nouvelle et il les dénature, ce faisant. Il suscite ainsi chez le spectateur une forte attente, mais il la déçoit bientôt et décontenance celui-ci, pour son plus grand plaisir ou sa plus pénible frustration... Ainsi en va-t-il avec Carine ou la jeune fille folle de son âme, où, comme le constatait Marcel Arland, l’on reconnaît d’emblée une thématique morale:

Thème admirable, et qui semble au cœur même du génie de Crommelynck: c’est le combat intime entre une pureté originelle et une souillure qu’imposent à peu près nécessairement les circonstances, les traditions, le vieillissement de l’individu, et peut-être quelque démon jaloux jusqu’alors endormi au plus intime de l’être. Dès que ce thème s’annonce dans la nouvelle pièce de Crommelynck, on est atteint, on se sent engagé dans le drame, on est prêt à se reconnaître sauvé ou perdu, selon que l’héroïne trouvera perte ou salut, selon que l’auteur la condamnera ou la délivrera, se condamnera ou se délivrera lui-même.

Un tel schéma dramatique, Arland le souligne à juste titre, détermine une attente interprétative spécifique: il engage le spectateur à s’identifier aux personnages et à projeter sur eux ses propres perceptions, sentiments, valeurs, idéaux pour déchiffrer leurs attitudes, leurs paroles, leur comportement, selon les principes de la morale et de la psychologie humaines. Or, Carine, comme les autres pièces de Crommelynck, résiste à toute interprétation de cet ordre: lue dans cette perspective, elle paraît incohérente et engendre de multiples effets d’incompréhension. Pour en prendre la juste mesure, il faut mettre en œuvre un autre mode d’interprétation, attentif à la dramaturgie originale de Crommelynck.

Une dramaturgie du paradoxe>

Le théâtre de Crommelynck a ceci de singulier qu’il s’arcboute sur une dramaturgie, non du conflit, mais du paradoxe. Il ne met pas en scène un conflit entre des valeurs, des intérêts, des passions représentés par différents personnages – conflit entre rivaux, conflit entre un personnage passionné et ses proches, plus sensés (l’avare contre ceux qui préconisent la circulation des biens), ou conflit intérieur, par exemple entre la passion et la raison. Il conduit plutôt une passion à se retourner paradoxalement contre elle-même, la tension dramatique procédant de cette passion même. En témoigne ce mouvement si caractéristique des pièces de Crommelynck, organisées autour d’un moment de renversement brusque et sans retour, qui se produit toujours à la fin du premier acte. Celui-ci reflète un bonheur sans limite et un enchantement de chaque instant: dans Le Cocu magnifique, Bruno et Stella connaissent la félicité naïve d’un amour sans nuage; dans Tripes d’Or, Pierre-Auguste découvre avec joie l’abondance promise par l’héritage qu’il vient de recueillir; Carine et Frédéric célèbrent, quant à eux, leurs noces comme une apothéose amoureuse, d’autant que leur union a longtemps été entravée par leurs parents. Mais, au terme de ce premier acte euphorique, inexorablement, une fêlure survient, par l’effet d’un renversement aussi subi que surprenant.

[…]

Auteur
Fernand Crommelynck
Né à Paris dans une famille de comédiens, Fernand Crommelynck (1886-1970) se révèle avec l'un des textes majeurs de la littérature de l'Entre-deux-guerres : Le Cocu magnifique. Marqué par l'expressionnisme allemand, Crommelynck donne au... lire la suite
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