Le pique-nique des Hollandaises | Espace Nord

Le pique-nique des Hollandaises

Édition 2015
Première édition 1993
Genre Romans et récits
ISBN 9782875680099
N° Espace Nord 301
Pages 320
  • Version papier
  •   Broché, 12 x 18,5 cm
  • 10,00 €

« Selon une théorie communément admise, les frontières ont été supprimées en Europe. Selon une autre théorie, les formulaires en exemplaires multiples et en neuf langues les ont avantageusement remplacées. »

Comment un attaché culturel belge, chargé d’organiser un improbable festival du film belge en Pologne, se retrouve-t-il en Hollande avec pour compagnons un cadavre dans le coffre, trois filles de joie et un homme d’affaires aux motivations troubles ?

Une épopée traico-burlesque qui décrit avec humour les coulisses de la diplomatie, mais aussi la transition capitaliste de la Pologne et, à travers elle, l’image d’une certaine Europe qui a tendance à oublier son Histoire.

Ecoutez un extrait

À une époque, les humains avaient l'air bien plus gros quand ils passaient la frontière hollandaise. Les douaniers les voyaient arriver d'un air goguenard, les poches gonflées de beurre, de Bols et de steaks. Une fois passée la barrière, ils s'enfonçaient dans une longue plaine déserte qu'à voix basse on appelait le no man's land, un lieu inexistant entre deux mondes bien réels, celui où l'on vivait et celui où l'on achetait moins cher. Ce n'est qu'au-delà de la frontière belge que les bibendums reprenaient apparence humaine.

En Hollande désormais, on ne fraude plus de beurre, de Bols ni de steaks. Alors, pourquoi aller encore en Hollande? Van Loo se posait la question dans le bureau de douane d'une gare néerlandaise en contemplant le cercueil dont il avait la charge. La fatigue lui donnait des vertiges. Le douanier avait manifestement décidé de faire traîner les formalités. «Si je meurs subitement, que feront-ils de mon cadavre? Le cercueil est trop petit pour deux corps.» Malgré son irritation, Van Loo n'était pas inquiet. Fatigué, certes. Accompagner un cercueil de Varsovie jusqu'en Hollande par le train n'a rien d'une croisière mais, grâce à sa préparation minutieuse, aucune complication sérieuse n'avait troublé son voyage. Et Van Loo comptait bien qu'il se poursuive ainsi jusqu'à l'inhumation à Nimègue. Son cadavre était honnête, déclaré et emballé conformément aux règlements communautaires, à la loi polonaise (c'est là que l'humain s'était transformé en cadavre), à la loi hollandaise (c'est là que le cadavre retrouvera les siens) et à la bienséance. Rien ne devait l'empêcher de circuler librement à travers l'Europe. Selon une théorie communément admise, les frontières ont été supprimées en Europe. Selon une autre théorie, les formulaires en exemplaires multiples et en neuf langues les ont avantageusement remplacées.

Quand Van Loo tendit le tas d'imprimés au douanier, une lueur s'alluma dans son regard, reflet de celle qu'affichait son prédécesseur quand il coinçait un maladroit avec du beurre, du Bols et du steak.

– C'est vous qui convoyez le corps?
– Pour être exact, je l'accompagne.

Van Loo était un homme méticuleux qui appréciait le mot juste. Mais il sentit son interlocuteur peu disposé à apprécier ces subtilités. Il sortit son passeport diplomatique. En principe, il répugnait à faire étalage de ses privilèges mais après un long voyage et chargé d'une mission inhabituelle, il se permit une entorse à ses règles.

Diplomate, do you understand? Heu... ver-verstaat U?

Le douanier émit un rire débonnaire. Ah! Puisqu'on faisait partie de la même famille en quelque sorte... Il referma le passeport et le tapota avec satisfaction. Au lieu de lui renvoyer son sourire, Van Loo se contenta de le fixer, le regard vide. Il n'était pas du genre à pousser la familiarité aussi loin! Fronçant les sourcils, le gabelou reprit aussitôt son air buté et les papiers multicolores. L'attitude de Van Loo n'avait rien d'arrogant, mais dès qu'on le sortait de son bureau, il ne savait pas s'il devait s'incliner devant ses interlocuteurs, leur tendre la main ou rire de leurs boutades. Et en Pologne, il avait en plus dû affronter le baisemain! Des heures plus tard, alors que le douanier, débarrassé de son uniforme et de sa casquette, aurait oublié l'incident devant sa télévision, la scène continuerait à tourmenter Van Loo et à alimenter sa confusion.

Pendant que le douanier farfouillait dans les documents, Van Loo jeta un coup d'œil dans la salle à la recherche de son convoyeur. Elle était vide. Avec ses murs de peinture écaillée, son banc dévissé posé contre la poubelle, ses vitres grasses de poussière, la gare semblait en voie de désaffection. Plus rien ne rappelait cette architecture douanière qui avait inspiré à l'Europe entière respect et patience. Seul le portrait de Beatrix, reine des Pays-Bas, luisait aussi frais qu'un maatje. Van Loo se dirigea vers le téléphone public, sortit de sa poche toute sa monnaie, francs belges, marks, zlotys, francs français avant de dénicher une pièce brune d'un gulden. D'abord décrocher, lut-il prudemment (les indications étaient libellées en quatre langues), attendre la sonnerie, puis... Décrocher? Il eut beau chercher. Le cornet avait disparu. Le cordon pendait coupé net. Van Loo se tourna vers la reine. S'était-on servi du reste du fil pour accrocher son portrait? Beatrix le fixait d'un œil froid.

[…]

POSTFACE
En passant par la Pologne
avec Alain Berenboom

Michel Paquot
Journaliste

Lorsque, fin 1993, Le Pique-nique des Hollandaises paraît chez l’éditeur bruxellois Le Cri en coédition française avec Ramsay, Alain Berenboom n’est pas un total inconnu. Avocat spécialisé dans la propriété intellectuelle et ancien président de la branche belge de la Ligue des Droits de l’Homme, il enseigne le droit d’auteur à l’Université Libre de Bruxelles (ULB). Il a déjà publié de nombreux articles juridiques ainsi qu’un livre, Le Droit d’auteur (chez Larcier en 1984), et il participe comme expert aux travaux de la Chambre pour l’élaboration de la nouvelle loi sur le droit d’auteur. Cette loi, qui sera adoptée en juin 1994, le conduira à publier l’année suivante Le Nouveau Droit d’auteur et les droits voisins. Il a aussi signé en 1992 dans la collection au format poche 10/18 un Traité de Maastricht, mode d’emploi avec l’avocat-éditeur Jean-Claude Zylberstein. Voilà pour le portrait de l’homme en juriste. Passionné de cinéma, il est également administrateur de la Cinémathèque, poste qu’il occupe toujours aujourd’hui. Sous son autre casquette, celle de l’écrivain, le bonhomme s’est déjà fait un (petit) nom grâce à deux romans publiés les années précédentes, chez les mêmes éditeurs, La Position du missionnaire roux (1991) et La Table de riz (1992). Le premier a été très bien accueilli, le deuxième plus fraîchement. «Très mal, en fait, s’amuse aujourd’hui l’intéressé. Les critiques qui s’attendaient à retrouver le style du Missionnaire s’y sont sentis perdus.»

Le premier roman publié, qui faisait suite à deux autres restés dans les tiroirs de son auteur, a donc... positionné celui-ci sur les scènes littéraires belge et française, comme en témoignent les nombreuses critiques parues à l’époque. Pourrait-il encore exister aujourd’hui? Rien n’est moins sûr. Berenboom devrait alors revêtir sa toge d’avocat pour se défendre lui-même contre Nestlé, voire plus généralement contre la Suisse (il y est notamment question de ses banques bien accueillantes pour l’argent nazi); contre les Africains, et plus globalement les Noirs; contre les missionnaires – pas seulement roux –, et plus universellement l’Église catholique (et apostolique); contre les ONG, et plus certainement les associations humanitaires de tout poil – surtout celles qui «œuvrent» en Afrique. Et même, qui sait, contre les preneurs d’otages, et plus cyniquement tous les terroristes d’ici et d’ailleurs. Déjà à l’époque, se souvient-il, un éditeur français, sourd au second degré, lui avait répondu ne pouvoir l’éditer car, s’il était «très bien écrit», il était aussi «scandaleusement fasciste et raciste» – l’intéressé a conservé la missive.

Alors aujourd’hui, l’histoire de ce cadre chez Nestlé qui fait l’apologie du lait en poudre généreusement déversé sur le continent africain, quitté par sa femme – pour suivre le missionnaire du titre... en Afrique – et bloqué dans un avion aux mains d’hommes en armes sur l’aéroport d’Accra, au Ghana (toujours en Afrique), provoquerait une certaine gêne, voire un tollé, de la part des communautés suscitées ainsi que, par voie de conséquence et au nom du sacro-saint principe de précaution, par les journalistes et autres porte-voix médiatiques. Pensez! Commencer le roman par un double et vitupérant «Je hais l’Afrique» et le traverser ensuite, de bout en bout, en compagnie d’un Noir défini comme «une énorme masse de chair sombre», toujours qualifié de «grand», voire d’«athlétique», et contre lequel le narrateur déverse (mentalement) sa haine pour le continent dont il est (censément) issu, cela ferait mauvais genre. De même que pointer les dérives mercantiles et entourloupes financières de ce que l’on n’appelait pas encore le charity-business pourrait sembler malvenu en ce temps du triomphe du tout humanitaire.

En quelque deux décennies à peine, les mœurs ont profondément changé et les nôtres sont devenues bien prudes et méfiantes face à l’ironie et au second degré. Car, et c’est là que voulait en venir ce long préambule, il est impossible de parler de Berenboom en faisant abstraction de sa tournure d’esprit qui le porte vers un humour moqueur, narquois, loufoque même, qui se retrouve peu ou prou dans chacun de ses livres. Ce regard orienté de biais vers ses congénères, leurs comportements et leurs pratiques, est devenu une marque de fabrique – seulement absente de son livre le plus sombre, Le Lion noir.

Même La Table de riz, mal compris à sa sortie, mêle avec intelligence raillerie et impertinence. La première se mani- feste, entre autres exemples, par l’interdiction faite à des étudiants en cinéma... d’utiliser de la pellicule pour filmer. Car, admet la jeune héroïne fascinée par les films américains, comment ces jeunes blancs-becs pourraient-ils en «sacrifier (...) lors de simples exercices alors que la pénurie empêchait des réalisateurs chevronnés de poursuivre leur carrière»?

[…]

Auteur
Alain Berenboom
Né en 1947, Alain Berenboom est avocat, romancier et spécialiste du droit d’auteur qu’il enseigne à l’université de Bruxelles. Il a notamment publié Le Pique-nique des Hollandaises dans la collection Espace Nord. Il a remporté en 2013... lire la suite
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