La position du missionnaire roux | Espace Nord

La position du missionnaire roux

Par Alain Berenboom
Postface de Dominique Meurant
Édition 2015
Première édition 1990
Genre Romans et récits
ISBN 9782875680082
N° Espace Nord 120
Pages 272
  • Version papier
  •   Broché, 12 x 18,5 cm
  • 10,00 €

« Je hais l’Afrique ! Je hais l’Afrique ! » monologue ce cadre suisse, travaillant pour Nestlé, département lait en poudre. Et pour ce qui est de l’Afrique, il est servi ! Le voilà coincé sur le tarmac d’un aéroport ghanéen avec 353 autres passagers, dans un avion détourné par des terroristes italiens, à côté d’un grand noir athlétique. Et sa femme, Céline, qui s’est entichée d’un pasteur tiers-mondiste criant bien fort le slogan : « Nestlé tue les bébés ! » est partie sur le continent africain en mission humanitaire...

S’ensuit une farce féroce, sensuelle et drôle, qui met en boîte le couple, le business et la charité... dans un huis clos hilarant.

Ecoutez un extrait

Je hais l’Afrique ! Je hais l’Afrique ! À quoi bon répéter cette phrase à mon voisin? D’abord, il est noir. Et l’Afrique doit lui sortir de la peau, comme à moi. Cette Afrique qui nous regarde avec indifférence, moi, mon voisin et les trois cent cinquante-deux autres passagers de cet avion immobilisé depuis trois jours sur l’aéroport N’Krumah d’Accra (Ghana). N’Krumah, c’est le nom du premier président du Ghana et le libérateur de ses cinq millions d’habitants. Ses successeurs, eux, semblent incapables de libérer trois cent cinquantequatre personnes ! Il est vrai que les pirates de l’air, qui nous tiennent en otage depuis Rome (Italie), ne parviennent même pas à obtenir la libération de leurs trois compagnons, détenus en France. Pourquoi les choses simples se compliquent-elles dès que l’on commence à en parler ? Si ces trois bonshommes quittent leur prison française, les trois cent cinquante-quatre passagers de l’avion libéreront les cinq millions de Ghanéens de leur encombrante présence. Cinq millions ? Ils doivent être quinze millions aujourd’hui! Ces Africains n’arrêtent pas de se reproduire. Et certains s’étonnent qu’ils aient le ventre vide... Je sais ce que je dis : je travaille chez Nestlé. Département lait en poudre. Ma spécialité, l’Afrique.

Les yeux me piquent. Le conditionnement d’air est arrêté depuis longtemps. Les boutons multicolores audessus du siège qui commandent tous les plaisirs du monde (un bip, de l’air frais pulsé; un dring, du whisky, du champagne et l’hôtesse, côté face ou pile, au choix), pendent comme les mains d’un paralytique devant un magazine sexy. L’Afrique s’est répandue dans la carlingue avec sa chaleur moite, son odeur, son grouillement et ses microbes. Je sens qu’elle se glisse en moi. Déjà, la peau me gratte et se couvre de pustules. Il faut que cet avion s’en aille d’ici, et vite, avant qu’elle n’atteigne mon cerveau et ne me cloue au sol – ce sol maudit !

Le pouvoir maléfique de l’Afrique m’a toujours tourmenté. Quel tapage le jour où le chef du département, le docteur Stroth, m’a chargé de l’Afrique ! « Pas l’Afrique, Docteur, la Laponie si vous voulez ou les Malouines, mais de grâce, pas l’Afrique!»

– Ne craignez rien, voyons! s’est-il empressé de me répondre (il n’a pas l’habitude de me voir protester). On ne vous demande pas d’y mettre les pieds. Je tiens trop à vous pour vous envoyer dans la jungle! D’ailleurs, l’Afrique ne se dirige efficacement que de Genève.

Il disait vrai. Les rapports réguliers de la FAO, de l’Unicef et des autres organisations internationales contiennent plus d’informations que je n’en recueillerais jamais sur place. Le nombre de naissances, les mouvements de population, la situation des maternités et des dispensaires, l’état des finances et de la dette de chacun des gouvernements, tous les renseignements nécessaires pour le commerce du lait en poudre arrivent à Genève, pas à Mombassa ou à Nairobi. De mon bureau paisible et hygiénique, bercé par le lac Léman, je compte les bébés noirs, en écartant les morts-nés, et je nourris les survivants, pour qu’à leur tour ils fondent des familles. Plus ils font d’enfants, plus ils prennent mon lait en poudre. Et plus ils en prennent, plus ils font d’enfants ! Ce qui prouve qu’il est sain, le lait en poudre. De Nestlé. Ce sont ces choses simples qui font les vérités. Alors, pourquoi ces attaques contre notre lait et ces tracts pleins de fiel qui nous calomnient? Est-ce nous qui contaminons l’Afrique?

[…]

POSTFACE
de Dominique Meurant

Lors de la publication du premier roman d’Alain Berenboom, les commentateurs ne manquèrent pas de s’étonner de l’apparent décalage entre le sérieux de sa vie professionnelle et ses audaces de romancier. L’homme, il est vrai, est multiple : juriste éminent en matière de droits d’auteur et de droit européen, ancien secrétaire de la Ligue des droits de l’homme, passionné de cinéma et administrateur général de la Cinémathèque royale de Belgique, la gravité qu’on lui suppose cadre mal avec l’insolence et l’humour, voire l’érotisme, de son récit. Un humour dévastateur et cinglant, n’épargnant rien ni personne et qui fut pour beaucoup dans le succès du livre.

Car ce qui enthousiasma d’emblée le public, c’est le ton, volontiers provocateur et irrévérencieux, déjà perceptible dans le titre, avec lequel l’auteur décrit la moindre situation: la première page se révèle être, à cet égard, un modèle digne de figurer dans toute anthologie consacrée aux écrivains du rire. La dérision va même jusqu’à contaminer le sujet du roman, imitant avec une ironie impitoyable certains films catastrophes américains dont il reprend la progression narrative. Les mésaventures de ce petit homme d’affaires suisse retenu en otage en compagnie de quelques centaines d’autres passagers sur la piste de l’aéroport de Kigali tiennent d’ailleurs à aborder, en une accumulation hilarante, tous les poncifs du genre.

Jouant de toutes les ressources du thriller, du roman coquin ou d’aventures, les mêlant à de subtils découpages inspirés du cinéma, de la bande dessinée ou des collages surréalistes, Berenboom parvient en effet à rendre irrésistibles de drôlerie les déboires professionnels et conjugaux du narrateur. Écartelé entre sa fidélité envers Nestlé qui l’a chargé du département lait en poudre, section Afrique, et son amour pour son épouse Céline qui le quitte pour un missionnaire clamant aux quatre coins du monde que le lait lyophilisé suisse tue les bébés, ce personnage vantard et falot fournit en outre le prétexte à de savoureuses et mordantes réflexions sur les dérives et les angoisses d’une époque.

Les deux récits suivants, La Table de riz, un faux roman chinois dont l’héroïne est une jeune cinéaste pékinoise à la recherche du passé de ses parents, et Le Pique-nique des Hollandaises, contant l’odyssée d’un diplomate belge, Van Loo, chargé du sauvetage d’Auschwitz, vont confirmer le talent d’Alain Berenboom et son habileté à tourner en ridicule les travers de l’homme moderne. Son dernier livre, La Jérusalem captive, se présente quant à lui comme un pastiche de roman historique, mêlant dans une même dénonciation les mœurs éditoriales et les mythes fondateurs, tel Godefroid de Bouillon, présenté comme un idiot fanatique incapable de s’exprimer correctement.

Sarcasmes, révolte, mise en évidence implacable des mensonges d’une société: Jacques De Decker a raison lorsqu’il qualifie l’auteur de « déboulonneur d’idoles intellectuelles » et qu’il vante sa puissance de feu contre tous les conforts idéologiques. Pour Berenboom, comme pour Voltaire, Benjamin Péret ou Marcel Mariën, le rire est une arme, non un but en soi!

De l’ironie féroce ou douce-amère au burlesque le plus délirant, l’auteur met un point d’honneur à en dresser le catalogue exhaustif : phrases assassines, plaisanteries cruelles, situations vaudevillesques, farces énormes, avec, en guise de cerise sur le gâteau, une avalanche de jeux de mots tordus dont il a le secret. Lecteur enthousiaste des surréalistes, Berenboom privilégie en outre cette forme de dérision particulière qu’est l’humour noir. S’il est sans doute difficile d’en donner une définition exacte – André Breton le décrit comme « l’ennemi mortel de la sentimentalité à l’air perpétuellement aux abois » –, on peut néanmoins en relever quelques caractéristiques : l’humour noir se veut fondamentalement subversif, aime transgresser les tabous et contester les privilèges, tourner en ridicule les cibles privilégiées que représentent pour lui le monde, la pensée conquérante, la religion, l’art, la normalité, la bienséance et l’ordre. Volontiers sacrilège, il attaque toutes les certitudes et atteint de ce fait une réelle émancipation de l’esprit.

[…]

La caricature d'un responsable suisse de Nestlé est à hurler de rire. Il sauve des vies en Afrique avec son lait, croit-il. Il tues les bébés, disent ses détracteurs, et parmi eux son épouse.

-- La Libre Belgique

Auteur
Alain Berenboom
Né en 1947, Alain Berenboom est avocat, romancier et spécialiste du droit d’auteur qu’il enseigne à l’université de Bruxelles. Il a notamment publié Le Pique-nique des Hollandaises dans la collection Espace Nord. Il a remporté en 2013... lire la suite
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