Mémoires d’un ange maladroit | Espace Nord

Mémoires d’un ange maladroit

Par Francis Dannemark
Postface de Daniel Laroche
Édition 2015
Genre Romans et récits
ISBN 9782875680075
N° Espace Nord 83
Pages 208
  • Version papier
  •   Broché, 12 x 18,5 cm
  • 8,00 €
  • Version électronique
  • ePub
  • 6,99 €

Dans une vieille maison au bord de la mer du Nord, un homme âgé raconte son histoire ou, plus exactement, ses histoires. Combien de vies a-t-il vécues en traversant l’Europe de l’après-guerre? Il en livre des bribes énigmatiques à l’homme et à la femme qu’il a engagés pour rédiger ses mémoires. Mais le travail n’avance guère et nous assistons à une curieuse enquête: les protagonistes se font promeneurs parmi les objets du souvenir, agendas, carnets, lettres...

Avec un détachement qui n’exclut ni la compassion ni la tendresse, Hermann jette sur son existence et sur le monde un regard plus amusé que nostalgique. Peut-être sait-il qu’il n’a pas dit son dernier mot... D’ailleurs, ne faudrait-il pas composer sa vie comme un château de sable?

Fin. En blanc sur fond de ville nocturne, ces trois lettres apparaissent sur l’écran, un peu floues, comme venues de loin. Bientôt elles s’immobilisent, et la fin n’est plus qu’un mot parmi d’autres, au milieu des enseignes lumineuses qui couronnent les hauts immeubles. Il a arrêté le défilement de la bande magnétique et il reste là, assis dans la pénombre. Il s’endormira peut- être. Ou il regardera longtemps la ville figée, la ville qui ne dort pas, la ville qui dort pour lui, pour toujours, comme une métropole désaffectée.

Attaqué à la base, le mur a résisté un long moment, grâce à son épaisseur sans doute, puis en quelques secondes, il s’est effondré, et avec lui une des quatre tours du château. Ce fut alors une sorte de calme, chaque nouvel assaut causant de sérieux dommages au bâtiment central sans pour autant affecter les trois autres murs et les trois tours. Le vent s’était levé et faisait défiler de plus en plus vite de lourds nuages d’orage. Il allait pleuvoir.

J’avais presque cessé de prêter attention à la mer quand une vague plus haute vint brutalement m’écla- bousser. Avec elle croula d’un seul coup tout ce qui restait du vaste château de sable. Les nuages étaient passés sans que tombe la moindre goutte de pluie.
Il commençait à faire nuit. Je me rendis compte que j’étais resté bien plus longtemps que je ne le croyais près de ce curieux édifice sans propriétaire. Il était temps de rentrer. Au loin, des grondements sourds ; l’orage sans doute. Temps de rentrer, de rega- gner ma chambre, de m’asseoir devant mon bureau encombré de notes à classer.

Par la fenêtre de ma chambre, je peux voir la plus grande partie du jardin, observer les allées et venues des nombreux chats qui en ont fait leur domaine. Mes chats de garde, dit Hermann en souriant, un héritage comme un autre.
Il y a quelques petites pièces d’eau. Certaines com- muniquent entre elles par de minuscules canaux qui disparaissent dans la végétation. Parfois, un des chats vient s’installer tout près d’une petite fontaine qui ser- vait sans doute autrefois à renouveler l’eau des bassins. Le chat reste là un moment, immobile à côté de la fontaine silencieuse. Au crépuscule, on ne distinguerait plus l’un de l’autre. Et on ne verrait plus qu’à peine le petit pavillon délabré qui se trouve tout au fond du jardin, et dont je me demande parfois à quoi il a servi et s’il contient encore quelque chose.
Tout est silencieux pour l’instant dans la maison, vieille villa d’un vieil homme, au bord de la mer grise, au bord des brouillards. (On dit qu’on peut parfois, par temps très clair, voir au loin des falaises blanches.)

[…]

Un contrat pipé ?

Le modèle auquel répond le scénario de Mémoires d’un ange maladroit est bien connu des narratologues: c’est celui du contrat, avec approbation initiale, exécution progressive et enfin épilogue. En l’occurrence, un vieil homme retraité engage les jeunes Harry et Cathy, respectivement comme secrétaire et dactylo, pour écrire ses mémoires ; ils viendront séjourner quelques mois dans sa villa isolée au bord de la mer, où ils travailleront sur la base d’entretiens mais aussi d’abondantes archives, nul délai ne leur étant imposé... Les deux jeunes employés se mettent donc loyalement au travail, en cette villégiature dont l’atmosphère est plus amicale que professionnelle. Mais, peu à peu, l’exécution de leur mission s’étiole. La matière à traiter se révèle insaisissable, sans qu’aucun des protagonistes parvienne à l’organiser ou à l’unifier: nombreux trous dans la succession des évènements, confusions entre le véridique et le fictif, réticences inexplicables du vieil Hermann, documents sibyllins. Quand les trois personnages finalement se quittent, seul reste un paquet de notes dactylographiées sans fil conducteur flagrant : échec en demi-teinte, dirait-on.
La proposition d’Hermann était-elle parfaitement transparente? Sur quels critères a-t-il choisi ses deux employés? Qu’entendait-il au juste par «mémoires», un récit purement factuel ou plutôt subjectif ? Quel but final visait-il: la publication, autre chose? Mesurait-il bien la difficulté de la tâche? A-t-il collaboré honnêtement à l’entreprise ? Au moment de se séparer, le trio ne se livre à aucun bilan ou règlement de comptes qui eût explicité les raisons du ratage, ou du moins la version personnelle de chacun. Au lecteur de jouer... Or, voici que le roman s’achève sur un coup de théâtre: «plus tard», Harry découvre par hasard en librairie une autobiographie d’Hermann, antérieure à leur rencontre et signée d’un nom inconnu ! Curieusement, il n’en éprouve ni indignation ni même étonnement, alors que l’existence cachée de ce livre met en cause rétrospectivement la validité du contrat où Cathy et lui furent engagés. Première explication possible: la trouvaille tardive n’est qu’un rêve nocturne ou l’effet d’une hallucination, raison pour laquelle Harry ne parvient pas à retrouver la librairie, à vérifier l’ouvrage et la photo de l’auteur ; l’épisode traduirait alors le sentiment inconscient de l’ex-secrétaire d’avoir été berné par son patron. Deuxième explication, la photo imprimée sur la couverture a été usurpée par quelque écrivain peu scrupuleux voulant assurer son incognito: symboliquement, Hermann se serait donc fait voler son identité, et désirerait aujourd’hui se la réapproprier. Troisième explication, la rédaction de mémoires n’est qu’un faux-semblant, car Hermann cherchait seulement à s’assurer une compagnie agréable durant quelques mois.
Cependant, ces interprétations du coup de théâtre n’offrent pas un lien très étroit avec le contenu du contrat et les modalités de son exécution. Allons donc plus loin, par exemple avec l’hypothèse du machiavélisme : insatisfait de l’ouvrage édité par lui sous un autre nom, Hermann voudrait en publier un nouveau, mais en utilisant cette fois de jeunes collaborateurs sur lesquels il pourra rejeter la responsabilité d’un échec éventuel. Ainsi, tout au long de l’enquête, il ne les informe et ne les aide que d’une manière capricieuse – comme si, consciemment ou non, il souhaitait précisément un fiasco. Une telle fourberie semble toutefois contredite par les marques d’amitié qu’il prodigue à ses deux employés... Reste alors une dernière théorie, selon laquelle Hermann est sincère : pour établir une biographie cette fois conforme à ses vœux, il convoque Harry et Cathy, garants d’une plus grande objectivité ou d’une meilleure efficacité investigatrice. «Ange maladroit », lui-même contribue au projet tant bien que mal nonobstant une mémoire défaillante, mais, se rendant compte du caractère utopique de l’entreprise, évite de les accabler ou de les culpabiliser. Cette interprétation semble corroborée par les lénifiantes « quatrièmes de couverture » des rééditions de 1993 (Labor) et de 1999 (Castor Astral). Cependant, si elle est juste, pourquoi leur cacher l’existence du livre où figure sa photo, et pourquoi ce nom d’auteur inconnu ? On le constate, l’hypothèse de la sincérité n’est guère moins fragile que les précédentes.

[…]

Auteur
Francis Dannemark
Francis Dannemark est né en 1955 sur la frontière franco-belge et vit à Bruxelles depuis toujours. Il est actuellement éditeur auprès des Éditions Le Castor Astral et conseiller littéraire indépendant. Son premier livre est paru en 1977... lire la suite
Index
Des Auteurs Des titres
Facebook