La mort du docteur Faust | Espace Nord

La mort du docteur Faust

Fastes d’enfer

Par Michel de Ghelderode
Postface de Fabrice Schurmans
Édition 2017
Genre Poésie et théâtre
ISBN 9782875682727
N° Espace Nord 183
Pages 208
  • Version papier
  •   Broché, 12 x 18,5 cm
  • 9,00 €

La Mort du docteur Faust (1925) remet en scène, pour mieux le démystifier, le célèbre héros de Goethe qui vendit son âme au diable. Illustrant la double identité de l’acteur à la scène et à la vie, cette tragi-comédie porte à son comble l’illusion théâtrale.

Au cours de la veillée funèbre de l’évêque Jan in Eremo, une rumeur se répand parmi les prêtres de l’épiscopat: la mort de l’évêque ne serait pas naturelle... Satire d’un certain cléricalisme, Fastes d’enfer pose un regard sur la mort et ses masques.

PROLOGUE

Faust. – Assez ! assez ! (Suppliant.) Assez !... (Furieux.) Assez! (Monotone.) Donnez-moi d’autres mots, un autre costume! Il y a méprise! Voilà trop de temps que cela dure! De quoi s’agit-il donc? Mais qu’au moins cela cesse! Les ténèbres sont truquées. Il y a dans les murailles des yeux qui me regardent avec sévérité. (Étranglé.) Laissez-moi rire ! Ce n’est pas une thèse! Je deviens un phénomène, c’est incontestable! Trop de solitude! On nit par se rencontrer! Et c’est e rayant! (Suppliant.) Assez! Mettez le feu à cette foire! Rasez la ville! Tout est faux, tout est à refaire! (Il s’assied.) Je suis fatigué ! Mourir n’est pas une solution. Et vivre, c’est continuer à me trahir, car je suis quelqu’un de supérieur à moi-même... (Il se lève et rugit.) Ah!... (Il ricane.) Je fais ça très bien! (Faiblement.) Je suis in niment ridicule, petit, mesquin. Et, au fond, je ne sou re pas comme il faudrait ! En vérité, je ne suis pas à ma place, ni dans mon costume, ni dans mon époque! (Rêveur.) Il me semble que j’ai connu d’autres hommes en d’autres âges, mais ce n’est pas bien certain. (Coups de carabines au dehors.) Écoutez-les, écoutez-les, ils arquebusent des fantômes ! Rions-en! (Il rit mécaniquement.) Ah! ah! ah! ah! (Surpris.) Qui a détruit le bel écho de ma chambre? (Douloureux.) Paix aux fantômes assassinés ! (Candide.) Depuis mon enfance, je poursuis quelqu’un de semblable à une ombre, une ombre splendide et hautaine ! Souvent je la piétine avec joie. J’en ai mal et bien. Et elle ne gémit pas ! (Il tourne en rond à la poursuite d’une ombre.) Ici ! arrête ! (Découragé.) Silence, Faust !... Tes paroles sont trop vieilles. Il faudrait bien d’autres paroles. Il faudrait aussi que tout nisse, que tout rentre dans l’ordre ! Je suis éveillé, extraordinairement éveillé, et tout a des proportions de cauchemar! Il se pourrait que tantôt j’ouvre les yeux et que l’univers me semble élémentaire. (Il bâille.) Fatigue ! Dimanche, jour des suicidés ! La pluie, la foire. Ennui. Ennui ! Un peu de èvre. Tout un siècle de romances. Il fait noir, sale et vulgaire! Et aussi, pourquoi ce désir d’absolu, ce perpétuel, sublime et puéril radotage de l’âme? Ô Dieu, à quel carrefour de la peur te heurter! Jusqu’à présent je ne t’ai pas encore insulté! Le monde est grondant de blasphèmes. Ils ne diront rien de plus, mais ils songeront toujours à une demeure inaccessible, en tremblant dans l’ordure ! (Il bâille et erre.) J’ai compté les étoiles visibles. Elles ont des noms merveilleux, mais il est inexact que notre destin soit écrit en elles. J’ai fait le catalogue de toutes les divinités. Je suis arrivé devant des seuils redoutables, et je n’ai osé regarder par le trou de la serrure ! (Tragique.) C’est un couloir plein de râles et d’insultes, avec une petite lumière au bout, une épouvantable petite lumière que nous n’atteindrons pas. C’est... (Comique.) C’est de la littérature ! L’humanité crève de littérature ! J’ai deviné ce que les hommes écriront dans la suite des temps ! Ils ne seront vraiment ni plus malins ni plus bêtes. L’océan seul parlera mieux qu’eux. (Mystérieux.) Et si quelqu’un trouvait, ce serait une incroyable farce. Mais voici une éternité qu’ils sont à la veille d’un grand aveu. Et la Mort patiente et solennelle délaye de son index des petits tas de phosphore! Nécrologie. Quel malheur! (Se ravisant.) Quel prodige! (Il frissonne.) S’il pleut, ça fera du bien aux légumes! (Un silence.) Hélas ! (Du bout des lèvres.) Ma mère, pourquoi fîtesvous si maladroitement l’amour ? (Sarcarstique.) Je ne vous ai rien demandé, moi! (Calme.) Je pense à une aventure cocasse et stupide, qui m’emporterait malgré moi n’importe où! La vie, par exemple! Pourquoi subsister avec toute cette dérision mentale, cette araignée noire dans le cerveau? Pourquoi lancer des phrases vers les cloisons ? Comme un acteur ! Je ne suis ni un poète, ni un amoureux, ni même pas le docteur éminent que tous voient en moi ! Je ne suis rien, et je ne puis devenir autre chose ! Je ne sais plus me persuader de rien, a reuse maladie ! Je reste immobile entre ces murailles, et je sais que ma maison et la ville et la foule sont emportées par un sou e vertigineux. Si je sortais d’ici, peut-être roulerais-je dans des gou res ! Je suis troublé, voilà la vérité ! Troublé jusqu’au fond des mœlles ! À mon âge, alors qu’il me faudrait rester souriant et con t dans une attitude doctorale, a ublé de ce costume qui me va si bien, moi, le guide d’une jeunesse à laquelle j’enseigne tout ce qu’on peut enseigner avec assurance! Savant! Je ne suis pas savant.

[…]

POSTFACE
Empire et emprise
de la bouffonnerie tragique

de Fabrice Schurmans

La Mort du docteur Faust:
une tragédie de l’identité

On le sait, les années 1920 furent fertiles pour le théâtre belge de langue française: Crommelynck, Ghelderode et Soumagne, participant pleinement à la modernité théâtrale, virent leurs œuvres montées à Paris et ailleurs avec des fortunes diverses.

Des trois, Ghelderode fut celui qui éprouva le plus de difficultés à percer en France : entre sa première pièce et la reconnaissance internationale de son œuvre, trente ans s’écoulèrent. Même s’il écrit La Mort regarde à la fenêtre en 1918, il n’est pas exagéré de dire que Ghelderode entame véritablement sa carrière dramatique avec La Mort du docteur Faust. Bon nombre de critiques négligent néanmoins la pièce, la reléguant au mieux parmi les quelques expériences d’un jeune auteur. Certains tentent l’approche comparatiste afin de placer à tout prix Ghelderode dans la lignée de Marlowe et de Goethe. D’autres concentrent leurs efforts sur l’une des caractéristiques essentielles de l’œuvre à savoir la question de l’identité. Cependant, à l’exception notable de Michel Otten, rares furent ceux qui, à la lumière de la préface de Poupeye, cherchèrent à situer l’auteur dans un champ théâtral alors en pleine mutation. Nous savons que depuis les années 1880, auteurs et metteurs en scène surtout travaillent à renouveler le théâtre en occident. De Paris à Moscou, en passant par Rome, des metteurs en scène et des dramaturges expriment clairement leur désir de faire chuter le théâtre bourgeois de divertissement de sa position dominante. Les inventeurs de la mise en scène donnèrent les premiers coups de boutoir d’abord en se réappropriant les classiques, dont la bourgeoisie s’était accaparée et dont elle avait fait un des instruments de la distinction sociale ; ensuite en montant des auteurs modernes selon une esthétique nouvelle.

Le théâtre belge d’expression française n’échappera pas à un mouvement dont il enregistre les secousses avec retard. Et ce, pour des raisons tenant avant tout à une institution théâtrale soumise à la double contrainte des spectacles et des vedettes venant de Paris et d’un public friand des uns et des autres. Celui-ci attend surtout des œuvres accessibles ayant fait leurs preuves à l’étranger et se délecte de pièces en dialecte ou de revues. Il faudra attendre l’entre-deux-guerres pour voir surgir les animateurs d’une certaine modernité à l’intérieur du champ. Jules Delacre dans les années vingt avec son Théâtre du Marais et Albert Lepage dans les années trente avec son Théâtre du Rataillon représentent les deux pôles principaux de la rénovation théâtrale en Belgique francophone.

Il s’agissait pour eux d’innover dans tous les domaines contre ce que Delacre appelait «les platitudes d’une réalisme dégénéré ». Contre les « effets » souvent ridicules des vedettes, ils défendaient la formation de l’acteur ; ils voulaient profiter des ressources offertes par la technique; créer une nouvelle grammaire de la scène en fusionnant décors, éclairage, mime, etc. Un Jules Delacre montera des classiques revisités selon une esthétique du dépouillement, mais aussi des auteurs belges débutants – fait notable dans une institution n’acceptant les auteurs du cru qu’une fois adoubés par Paris –, et des pièces comiques (Molière, Georges Courteline, Jules Romains...). Dans une capitale où chaque théâtre possède un répertoire spécialisé, un public et une mise en scène type, le Marais fait alors preuve d’audace en revendiquant une mise en scène adaptée aux caractéristiques de la pièce choisie. Face au manque d’appuis publics et malgré l’appui d’esthètes fortunés, Delacre ne parvient pas à tenir le coup financièrement et doit fermer son théâtre en 1927 après cinq ans d’expériences innovantes. Cette disparition priva le jeune Ghelderode de la seule compagnie disposant des moyens artistiques propres à traduire la modernité de Faust, mais aussi de Don Juan et de Christophe Colomb qui suivront. Lorsqu’il commence sa carrière, Ghelderode se veut moderniste, défend la nouveauté de son travail, mais il publie sa première grande pièce de façon confidentielle (achevée en septembre 1925, elle est publiée pour la première fois en 1926 aux éditions de La Flandre Littéraire) et ne trouve aucune compagnie francophone capable ou désireuse de la mettre en scène – il devra attendre une dizaine d’années avant de voir ses pièces montées en français par Le Rataillon (Barabbas et Pantagleize, toutes deux en 1934).

[…]

Auteur
Michel de Ghelderode
Auteur de quatre-vingts pièces, d’une centaine de contes et de poèmes, Michel de Ghelderode (Bruxelles, 1898-1962) a connu un immense succès auprès du public avec La Balade du Grand Macabre, Mademoiselle Jaïre et Barabbas. Ses pièces... lire la suite
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