Hôpital silence | Espace Nord

Hôpital silence

Par Nicole Malinconi
Postface de Jean-Marie Klinkenberg
Édition 2017
Genre Romans et récits
ISBN 9782875681485
N° Espace Nord 110
Pages 224
  • Version papier
  •   Broché, 12 x 18,5 cm
  • 9,00 €

L’hôpital. Des femmes y viennent, seules ou accompagnées. Pour se délivrer. Mais en ce lieu clos, elles font l’expérience de l’oppression et du silence. Livre faisant entendre les échos sourds de la souffrance humaine, Hôpital silence est aussi une méditation sur la violence et sur le corps.

« J’avais souvent pensé, à propos de l’hôpital, que ce devait être un lieu protégé du mensonge et de la vanité... Je ne savais pas qu’il fallait compter avec la haine. Ou peut-être la peur. »

Une femme est entrée pour une opération. Un kyste à l’ovaire. Le médecin le lui a montré, sur l’écran : elle a vu des masses nuageuses, un paysage lunaire ; les ténèbres de son ventre où se passe quelque chose d’anormal ; quelque chose qu’il faut enlever. «Masse liquidienne de 55 × 45 mm para-utérine, de volume régulier. Aspect kyste ovarien séreux. »

Il faut l’enlever, par prudence, pour éviter que cela évolue, a dit le médecin.

Le mot n’a jamais été prononcé, ni écrit. Mais elle a pensé, elle, à ce cancer dont est morte sa mère, cinq ans auparavant ; elle sait que cette petite chose à l’intérieur d’elle-même pourrait un jour faire que l’équilibre se rompe, que tout bascule dans la maladie.

Mais personne n’en dit rien.

Elle vit seule, elle a cinquante ans. Avant de venir à l’hôpital, elle a nettoyé et rangé sa maison. Elle est allée chez le notaire, mettre ses a aires en ordre.

Elle entre un lundi, à la fin de l’après-midi. À l’accueil, son nom n’est pas inscrit sur la liste : on a oublié. Ou bien on a fait une erreur.

Il faut qu’elle attende, dans le hall, avec sa valise: que l’on atteigne le médecin et qu’il confirme que c’est bien aujourd’hui.

Alors, c’est la préparation. Une petite pièce avec une table d’examen et des armoires vitrées. Du métal et du verre.

On ne lui parle pas. On a laissé la porte entrouverte. Trois infirmières sont dans la pièce ; elles discutent de l’organisation de leur travail, car une quatrième est malade. Elles sont énervées. L’une d’entre elles lui fait un lavement sans lui expliquer ce qu’elle fait. Elle n’a jamais eu de lavement ; elle ne sait pas qu’il faut retenir l’eau. L’infirmière lui crie de serrer les fesses, mais c’est trop tard : il y a de l’eau par terre. Elle court aux toilettes.

Et elle rit.

Pendant le lavement, une autre infirmière lui posait des questions pour le dossier : « Êtes-vous catholique?» «Qui faut-il prévenir en cas de besoin?» Elle avait ri qu’on lui pose des questions pareilles pendant un lavement.

Elle est là, vivante, avec un nom, un corps, une histoire, une parole, et on fait comme si elle n’avait pas de parole. Il doit y avoir deux mondes, étanches, celui où les mots sont vidés de leur pouvoir de mots, ne désignant plus rien, fonctionnels, équivalents. «Qui – faut – il – prévenir – en – cas – de – besoin – n’oubliez – pas – de – serrer – les fesses – êtes – vous – catholique?». Et un autre monde, où elle vogue depuis de longues semaines, où vivre, c’est parler de ce corps qui est une question, et dire – elle le sait – la possible confrontation avec la mort.

Elle dit: On reçoit des papiers à l’entrée, puis on les met sur sa table et on reste là tout seul avec les papiers. C’est dur.

Elle restera toute la journée du lendemain dans sa chambre, sans qu’on lui explique pourquoi il faut attendre si longtemps avant l’opération, pourquoi ces quelques examens échelonnés sur un temps incommensurable et silencieux.

On la transporte en salle d’opération dans un lit roulant. L’infirmière est à la tête du lit. Elle ne voit pas l’infirmière. Il faut traverser le couloir et prendre l’ascenseur. Aux portes battantes du couloir, elle veut, de son lit, maintenir un battant, mais la voix de l’infirmière retentit: Ne touchez pas la porte! Le bras sous la couverture!

Pour l’ascenseur, il faut attendre. L’infirmière ne lui parle pas, ne regarde pas, elle est dans son monde blanc, elle pousse un lit en salle d’opération, elle fait son travail, correctement.

En salle, hormis le bonjour du médecin qu’elle connaît, personne ne lui adresse la parole. C’est un chassé-croisé de conversations qui lui parvient ; on plaisante, on se dit bonjour, on prend le temps, on est détendu.

La salle est carrelée. À nouveau les bruits métalliques. Elle a froid. Elle trouve la table étroite. Il faut placer les bras dans les gouttières.

Elle est soulagée de dormir.

[…]

POSTFACE
de Jean-Marie Klinkenberg

De corps et de cri

Titre ambigu que celui de Hôpital silence. Il semble d’abord renvoyer au code de la route. Respectez le lieu mystérieux enclos au-delà de ces panneaux. Ce n’est pas le vôtre. Pas encore, peut-être. En attendant, circulez.

Mais ce titre peut aussi désigner ce qui se passe à l’intérieur de l’hôpital. Là règne une autre sorte de silence. Ne résistez pas. Ne tentez pas de comprendre. Ou même : laissez toute espérance. En un mot : taisez-vous.

Le roman de Malinconi, ce n’est pas seulement celui de l’hôpital. C’est aussi et surtout celui du combat entre le verbe et le silence. Le roman des choses qui peinent à se dire, celui des choses qui ne peuvent se dire et qui pourtant n’existent que dans la mesure où elles se disent. La première dépossession, c’est celle du verbe.

Le silence et la parole

Silence ? Rien de moins silencieux, pourtant, que l’univers où nous entraine Nicole Malinconi. S’il est, dans son bref ouvrage, un mot dont la fréquence tire l’œil, c’est assurément dire.

Rien de plus innocent, apparemment, que ce verbe. Dans toute narration, n’est-ce pas celui qui sert à la mise en scène? qui introduit la distance entre l’auteur et ses personnages, et permet au premier de se détacher des seconds? Mais ici, le verbe, avec les deux points qui l’accompagnent, n’est jamais suivi de guillemets. Souvent, il introduit un curieux discours direct, dont on ne sait qui le tient («Elle dit: envahie par la douleur», p. 53). Mais surtout, il se répète, martèle les textes, les encadre (comme à la page 53).

Le roman du silence est donc aussi celui du dire.

Après quoi on s’avise que, dans la première partie de l’ouvrage tout au moins, ce dire est un monopole. C’est celui de l’institution, qui seule a le droit de s’énoncer («L’employée administrative entre et dit: Je viens voir si vous gardez votre enfant », p. 48). C’est le bruissement de l’institution: «Les infirmières l’appellent la petite dame. Elles disent que c’est une courageuse, une qui ne se plaint jamais » (p. 30). C’est le discours, intimidant, de la technique («Il lui avait dit: Un fibrôme, ça s’opère», p. 20; «Tout a bien marché, dit le docteur F. Il vérifie le drain, dit que c’est déjà bien clair, que tout est normal », p. 20 ; «On disait qu’elle était euphorique, à cause de la cortisone », p. 43). Une institution et une technique ayant pour s’exprimer un jargon convenu. Et tout jargon a pour fonction d’exclure ceux qui ne sont pas du milieu (« Ça devient écarlate. Elle dit : Je fais la vaisselle », p. 37 ; « Ils diront : Ça pissait », p. 38).

Parler, en effet, c’est détenir le pouvoir. Et le simple dire devient signe de ce pouvoir : « Elle veut faire vite. Elle dit: J’ai beaucoup d’enfants, cette semaine» (p.41); «L’infirmière entre bruyamment. Pose une question, très haut, mais ne laisse pas le temps pour la réponse. Soulève la chemise et dit : vous allez allaiter avec des seins comme ça?» (p.50); «Un jour, une infirmière dira: On voit qu’elle tient à son enfant: on va lui laisser» (p.42). D’ailleurs, dire est souvent, chez Malinconi, un synonyme d’ordonner, ou de réprimander : « On lui dit qu’elle pousse à contretemps [...]. On lui dit: Vous le retenez; vous ne voulez pas qu’il vienne, cet enfant. Est-ce que vous le voulez, oui ou non ? » (p. 46), « L’infirmière dit qu’il faut se déshabiller » (p. 63). Les ordres sont d’autant plus puissants qu’ils se traduisent par un verbe en apparence modeste et neutre, énoncé à l’indicatif. Dans un univers qui n’est que pouvoir, toute parole ne peut en effet exprimer que le pouvoir: que l’injonction se démasque en y prenant les formes plus explicites du mode impératif ou du ton haussé serait introduire une faiblesse là où règne la force (les exemples comme celui qui suivent sont donc rares dans l’ouvrage : « Elle a crié : C’est une façon de tenir un enfant, ça ? Mettez-vous autrement, croisez les jambes, enlevez votre bras! Et, comme le geste ne suivait pas immédiatement : vous savez obéir, vous ? », p. 44).

Ainsi, la voix de l’institution emplit tout l’espace, et fait du patient ce que son nom signifie : un objet. Elle a le même degré de présence que la nature. C’est ce qu’exprime la répétition lancinante des verbes dans le texte «Elles disent: / On va la camphrer./ On va la piquer...» (p. 34). On pourrait croire qu’une telle litanie exprime la transparence de l’institution. Illusion, que dément aussitôt l’absence de référent du « on », du « elles » et du « la ». Cette répétition a plutôt pour fonction de confirmer l’emprise de l’hôpital sur les fantômes qui s’y agitent. Car quand l’institution ne commande pas, elle nomme, elle désigne, elle constate («Plus tard, l’infirmière dit que l’enfant est encore jaune », p. 35). Et on le sait, dire c’est faire : faire que les choses existent. Grâce à la parole qui l’énonce, toute chose – vous, votre corps, votre mal, votre enfant – devient le produit et donc la propriété de l’institution.

[…]

Auteur
Nicole Malinconi
Depuis Hôpital silence, son premier livre publié en 1985 aux éditions de Minuit, Nicole Malinconi s’inspire de la réalité quoti- dienne, de l’ordinaire de la vie, des gens et des mots, ceci aboutissant moins à des fictions romanesques... lire la suite
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